DAGOGNET FRANÇOIS (1924-2015)

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Né le 24 avril 1924 à Langres (Haute-Marne), François Dagognet a souligné combien son parcours scolaire fut atypique. Ayant grandi dans une famille modeste et indifférente aux études, il est placé dans une institution religieuse qui le destine à la prêtrise. L’instruction y est déficitaire dans le domaine des langues et des sciences. Pourtant, excellant dans l’écriture et en philosophie, il obtient son baccalauréat, étudie la philosophie à Dijon auprès de Georges Leroy, puis à Paris auprès de Martial Gueroult. Simultanément, il découvre auprès de Gaston Bachelard et de Georges Canguilhem un autre régime de pensée philosophique.

François Dagognet

Photographie : François Dagognet

« Le monde des objets, qui est immense, est finalement plus révélateur de l’esprit que l’esprit lui-même. » La matériologie de François Dagognet trouve sa source dans un autre regard porté sur notre réalité. 

Crédits : H. Assouline/ Opale/ Leemage

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Agrégé de philosophie en 1949, François Dagognet entreprend avec Martial Gueroult deux thèses (principale et complémentaire) sur Spinoza. Brusquement, il interrompt ce projet et décide d’opérer « une plongée dans le réel », en l’occurrence dans la médecine. Commence alors une aventure intellectuelle exceptionnelle, où la réflexion philosophique ne cessera de se saisir de nouveaux objets. La thèse d’exercice de médecine (1958), consacrée à la cure d’air, contient une contribution exceptionnelle à l’histoire de la médecine. Elle est menée à bien tandis que le jeune professeur enseigne en lycée (Dijon, Aix, Lyon), avant d’être nommé à la faculté de philosophie de l’université de Lyon (1959). Les thèses de philosophie, consacrées, l’une à la pharmacologie, l’autre à Pasteur, conduisent à deux ouvrages qui font de leur auteur une référence majeure en philosophie et histoire des sciences (La Raison et les remèdes, 1964 ; Doctrines et méthodes dans l’œuvre de Pasteur, 1967).

Mais la médecine n’a pas épuisé la curiosité du philosophe, qui complète sa formation médicale par une spécialisation en neuropsychiatrie, et par des certificats de chimie et de géologie. Ces détours scientifiques se soldent par un florilège d’ouvrages épistémologiques, sur la question de la classification, en chimie et dans les sciences biologiques et médicales (Tableaux et langages de la chimie, 1969 ; Le Catalogue de la vie, 1970), puis sur les sciences géographiques et géologiques (Une épistémologie de l’espace concret, 1977 ; Faces, interfaces, surfaces, 1982). Bientôt, le philosophe étend sa réflexion à l’agronomie (Des révolutions vertes, 1973), à l’informatique (Mémoire pour l’avenir) et au rôle des méthodes modernes d’imagerie en biologie et médecine. Son essai Étienne-Jules Marey. La passion de la trace (1987) est le point culminant de l’œuvre épistémologique. Il marque aussi un point d’inflexion majeur de la réflexion, qui se tournera dès lors vers d’autres dimensions, de plus en plus concrètes, de notre monde : les images, les matériaux, l’industrie, le droit et l’économie, l’art moderne, et finalement la religion. Soixante-sept ouvrages au total, le nombre de parutions s’accroissant spectaculairement après 1990.

Au fil des livres, toujours écrits avec le souci d’être lu par le plus grand nombre, François Dagognet n’a eu de cesse que de rompre avec une philosophie fermée sur son histoire et d’ouvrir la philosophie au monde réel, c’est-à-dire aux objets naturels, aux objets artificiels, et aux relations matérielles et normées que les hommes entretiennent entre eux. La philosophie consiste à « mieux comprendre le monde, dans toutes ses manifestations, comme à empêcher sa confiscation par quelques-uns ». Son itinéraire est marqué par deux tendances qui n’ont cessé de s’amplifier. D’un côté, il fallait explorer toutes les manifestations de la matière, tous les objets, donnés ou construits. D’un autre côté, la ligne générale n’a cessé de s’épurer. Il s’agissait à l’origine d’élargir l’espace de la séméiologie, en explorant la connaissance médicale et les sciences naturelles, et en élaborant une science générale des corps. Puis les images, la matière et les objets ont pris le pas (« matériologie », « objetologie »). Est alors venu le temps du refus ouvert de toute métaphysique idéaliste, et d’une exploration systématique du monde des objets, des relations sociales que nous entretenons avec eux, et de tout ce qui peut aller contre l’enfermement de l’esprit et de la pensée en eux-mêmes. La religion elle-même, épurée de Dieu, a finalement donné lieu à une réflexion sur la nécessaire objectivation des grands moments de la vie.

L’ultime essai de François Dagognet, écrit en collaboration avec Jean-Claude Beaune, Gérard Chazal, Robert Damien, et Daniel Parrochia, est paru sous le titre Philosophie du travail (2013). Bien qu’il ait pourfendu la « philosophie des professeurs », Dagognet n’a cessé de donner de son temps comme professeur (universités de Lyon puis Paris 1-Panthéon-Sorbonne), comme président de jury d’agrégation, président de la section de philosophie au Comité national des universités, et d’innombrables instances académiques, contribuant au passage à la réforme des programmes de philosophie des classes terminales (Entretiens sur l’enseignement de la philosophie, 2004). Ce Pic de la Mirandole des temps modernes fut à la fois un mandarin et un philosophe engagé, toujours en révolte.

François Dagognet est mort le 3 octobre 2015 à Avallon (Yonne).

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  • : professeur à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

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  • Georges CANGUILHEM
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Pour citer l’article

Jean GAYON, « DAGOGNET FRANÇOIS - (1924-2015) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 03 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/francois-dagognet/