Abonnez-vous à Universalis pour 1 euro

PICABIA FRANCIS (1879-1953)

Contre le retour à l'ordre

Lorsque, le conflit terminé, Picabia se réinstalle à Paris, il a dans ses bagages 391, une revue qui reste un des témoignages les plus forts de l'activisme dadaïste ; son anti-peinture prend aussi une dimension plus provocante encore dans le contexte de retour à l'ordre que connaissait alors le milieu de l'art parisien – spécialement chez certains de ses anciens amis cubistes. Leur chauvinisme, leur sacralisation du métier et de la tradition nationale deviennent les cibles de Picabia, de même que leur goût pour les références au passé historique, contre lequel il défend une salutaire conception de la table rase et de l'amnésie – l'amnésie que l'on entend justement dans M'amenez-y. Alors qu'elles ont invariablement été décriées comme le signe de son imposture, de l'insincérité de son engagement dadaïste, les Espagnoles réalistes que Picabia dessine et expose en même temps que ses machines servent exactement les mêmes fins subversives ; mais il faut pour cela s'apercevoir qu'elles détournent de célèbres effigies ingresques (comme celle de La Belle Zélie notamment) en les affublant des accessoires dérisoires d'un hispanisme de pacotille (peignes ouvragés, châles et mantilles, coiffures fleuries plus extravagantes les unes que les autres). Au moment même où le nom d'Ingres sert systématiquement de caution aux tenants du rappel à l'ordre en peinture, Picabia détourne l'héritage du maître de Montauban et dévalorise ses emprunts en les faisant servir à la fabrication d'images sans aura, fondées sur les poncifs d'un exotisme et d'un érotisme de folklore. Ingres est la cible : c'est ce que montre très littéralement un grand tableau ripoliné, La Nuit espagnole (1922, Wallraf-Richartz Museum und Ludwig Museum, Cologne), où la silhouette d'un nu empruntée à La Source d'Ingres est transformée en panneau de foire et parsemée d'impacts de tirs. Avec son pendant, La Feuille de vigne (1922, Tate Gallery, Londres), qui détourne Œdipe et le sphinx d'Ingres, et un tableau immédiatement postérieur, Le Dresseur d'animaux (1923, Musée national d'art moderne, Paris), La Nuit espagnole parodie les tableaux de salon dont ils ont les dimensions, les sujets (le nu essentiellement) et les emprunts aux sources nobles – à la différence que ces œuvres de Picabia (les toiles au Ripolin mobilisant le moins de science picturale possible) ne peuvent sérieusement passer pour le manifeste d'un quelconque rappel à la tradition et au beau métier. Ils connaîtront une importante descendance jusqu'au milieu des années 1920 avec la série des Monstres, qui montre des couples d'amoureux bariolés dérivant d'un genre de carte postale très populaire à cette époque (Jeunes Mariés, 1925, coll. part.). Bien après la date officielle du décès de Dada, ces œuvres prolongent très tard une tradition d'anti-peinture dont relèvent aussi plusieurs collages constitués de matériaux hétéroclites englués dans le Ripolin (Pot de fleurs, 1925-1926, musée d'Art moderne de la Ville de Paris).

Sources nobles et vulgaires se croisent dans une des premières œuvres significatives de la série des Transparences : il s'agit de Rocking-Chair (1928, coll. part.), dont le principal motif, une femme nue dans un fauteuil qui démarque une carte postale érotique de la Belle Époque, s'accompagne de citations botticelliennes. Cela pose le délicat problème du statut de ces œuvres à l'aspect porcelainé, exécutées dans une technique raffinée (glacis, vernis) et multipliant, par système plus que par nécessité, les références aux exemples les plus accomplis de l'art du passé, entremêlées dans un jeu confus de superpositions créant d'insurmontables difficultés de lecture. Si parodie il y a, celle-ci heurte en tout cas beaucoup moins[...]

La suite de cet article est accessible aux abonnés

  • Des contenus variés, complets et fiables
  • Accessible sur tous les écrans
  • Pas de publicité

Découvrez nos offres

Déjà abonné ? Se connecter

Écrit par

  • : professeur d'histoire de l'art à l'université de Grenoble-II-Pierre-Mendès-France

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

Autres références

  • ANTI-ART

    • Écrit par Alain JOUFFROY
    • 3 063 mots
    • 1 média
    ...visiter aujourd'hui n'importe quel « Salon » pour mesurer, en soi-même, la pertinence d'une telle attitude. « Les hommes sont épuisés par l'art », disait Picabia dans 391. La surproduction artistique généralisée rend malade parce qu'elle est elle-même le résultat d'une maladie collective, individuellement...
  • ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE (Arts et culture) - Les arts plastiques

    • Écrit par François BRUNET, Éric de CHASSEY, Universalis, Erik VERHAGEN
    • 13 464 mots
    • 22 médias
    ...venu en 1913) ou comme Duchamp, montrent qu'il existe une possible réconciliation entre les valeurs avant-gardistes et la spécificité américaine : ainsi Picabia déclare-t-il à la presse que New York est « la ville cubiste, futuriste par excellence », tandis que Duchamp affirme que les meilleures œuvres...
  • DADA

    • Écrit par Henri BEHAR, Catherine VASSEUR
    • 5 747 mots
    • 1 média
    Dada III (décembre 1918) marque le tournant révolutionnaire du mouvement, une fois la jonction opérée avec Francis Picabia qui représentait l'esprit dada de New York avec sa revue 391, publiée au gré de ses pérégrinations à Barcelone, à New York, à Zurich et, pour finir, à Paris. Dans ce numéro...
  • LES CHAMPS MAGNÉTIQUES, André Breton et Philippe Soupault - Fiche de lecture

    • Écrit par Yves LECLAIR
    • 943 mots

    Les Champs magnétiques d’André Breton (1896-1966) et de Philippe Soupault (1897-1990) ont été publiés au Sans Pareil, à Paris, le 30 mai 1920, entre l'apocalypse de la guerre 1914-1918 et le début des années folles, quand apparurent le jazz, le mouvement dada, les collages de Max Ernst,...

  • Afficher les 8 références

Voir aussi