ENVIRONNEMENTCatastrophisme environnemental

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

1948 : l'ombre de Malthus

Dans Road to Survival de William Vogt (1902-1968) et Our Plundered Planet d'Henry Fairfield Osborn Jr. (1887-1969), publiés tous deux en 1948, les auteurs réafirment la nécessité de conserver les ressources naturelles et manifestent leur inquiétude face à l'explosion démographique en s'appuyant sur les concepts issus de l'écologie. Les livres de Vogt et d'Osborn Jr. sont d'immédiats best-sellers On a estimé le nombre de leurs lecteurs entre 20 et 30 millions. Ces ouvrages sont traduits dans une dizaine de langues, dont le français : le livre de Vogt paraît en 1950 sous le titre de La Faim du monde et celui d'Osborn Jr. en 1949 sous le titre de Planète au pillage. Ils soulignent le danger d'une croissance démographique sans contrôle dans un monde aux ressources – notamment alimentaires – limitées. Pis, ils avancent que l'imprévoyance humaine, le gaspillage et l'égoïsme réduisent encore la marge de manœuvre de l'humanité en détruisant ou en dégradant les terres arables, les ressources marines, les sources d'eau potable...

Les deux auteurs appartiennent à la même intelligentsia new-yorkaise que Theodore Roosevelt et les conservationnistes du début du xxe siècle. William Vogt est ornithologue et a notamment travaillé pour l'administration péruvienne du guano. Il a découvert les interrelations entre les oiseaux, leurs ressources alimentaires et le phénomène météorologique El Niño. Il ne s'agit pas seulement d'une question théorique : les populations humaines étant directement concernées à travers l'enjeu économique de l'exploitation du guano, il faut ajuster les prélèvements afin qu'ils soient durables. Henry Fairfield Osborn Jr., fils d'un paléontologue réputé, prend la tête en 1935 de la prestigieuse Société zoologique de New York et va en faire l'une des premières organisations scientifiques œuvrant pour la conservation de l'environnement. Il complète son action en créant en 1948 la Conservation Foundation, un think tank qui joue un rôle considérable en tant que groupe de pression auprès du gouvernement américain. De nombreux écologues et environnementalistes de renom travaillent pour cette structure : Vogt lui-même, mais aussi sir Frank Fraser Darling (1903-1979) ou Raymond Fredric Dasmann (1919-2002).

En raison de l'importance qu'ils accordent à l'accroissement de la population humaine dans la dégradation de l'environnement, Vogt et Osborn Jr. ont été immédiatement considérés comme des néo-malthusiens – Ehrlich le sera par la suite. Mais suivent-ils, près de cent cinquante ans plus tard, le même mode de pensée que Malthus ? Oui et non. Contrairement à Engels qui affirmait dans sa critique de Malthus que « le rendement de la terre peut progresser indéfiniment par l'application de capital, de travail et de science », ces auteurs admettent l'existence de facteurs limitants dans l'exploitation du monde dont dépend l'être humain. Ces facteurs sont nombreux : quantité de terres arables disponibles, productivité biologique des terres... Ce disant, Vogt et Osborn Jr. simplifient de manière excessive la complexe relation entre les ressources et la taille des populations. Ils n'ont pas saisi que la taille des familles dépend de nombreux facteurs : culturels, religieux mais surtout socio-économiques. Ce qui est nouveau chez Vogt et Osborn Jr., c'est la dimension globale des problèmes évoqués. Comme le note Raymond F. Dasmann dans son Environmental Conservation (1959), « le problème de la surpopulation n'est pas nouveau » et de nombreux territoires l'ont connu durant les derniers milliers d'années. Mais ces problèmes restaient localisés : par exemple, une pénurie alimentaire de l'empire maya n'affectait pas l'Europe. Aujourd'hui, les échelles ont changé, tout comme les moyens de communication et de transport : « Les populations ne meurent plus de faim en silence. Les empires ne meurent plus discrètement. » Ces auteurs posent ici de manière explicite la question de la mondialisation des conséquences des problèmes environnementaux.

La dimension populationnelle n'est d'ailleurs pas une crainte en soi pour l'espèce humaine. Les inquiétudes sur son accroissement sont d'une autre nature. Chez Malthus comme chez Vogt et Osborn Jr., on trouve une autre idée importante, celle de la qualité de vie : la croissance démographique risque de provoquer une dégradation des conditions d'existence en augmentant « le vice et le malheur » selon Malthus. Pour les analystes de l'après-guerre, les villes surpeuplées qu'ils observent en Asie et qui semblent devenir un modèle mondial sont l'archétype de l'enfer. Les descriptions de situations cauchemardesques sont nombreuses, et Osborn Jr. rapporte ainsi le récit d'un médecin militaire en poste à Calcutta en 1943 et 1944 : « Les plus heureux y étaient encore les chiens, qui se repaissaient de cadavres avant que les autorités municipales aient le temps de les faire enlever des rues de la ville. Les parents des morts eux-mêmes devaient lutter pour les leur arracher. » Il continue en soulignant que les « terres épuisées de l'Inde ne sauraient nourrir cette population toujours pressée » et que c'est un « exemple extrême du malheur de l'homme se ruinant lui-même par une prolifération excessive, ruinant du même coup la terre sur laquelle et de laquelle il doit vivre ». On peut imaginer quelle serait sa consternation devant l'expansion des problèmes anciens (par exemple l'explosion des mégalopoles pauvres), mais aussi devant l'apparition de nouveaux problèmes, comme celui du réchauffement climatique.

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 12 pages

Médias de l’article

Baby-boom aux États-Unis, 1950

Baby-boom aux États-Unis, 1950
Crédits : D.R.

photographie

La Terre vue du ciel, Élisée Reclus (1876), Nouvelle Géographie universelle ; la terre et les hommes

La Terre vue du ciel, Élisée Reclus (1876), Nouvelle Géographie universelle ; la terre et les hommes
Crédits : Élisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle, Librairie Hachette et Cie, Paris, 1876

photographie

Afficher les 2 médias de l'article


Écrit par :

  • : docteur en sciences de l'environnement, historienne des sciences et de l'environnement, chercheuse associée au laboratoire SPHERE, CNRS, UMR 7219, université de Paris-VII-Denis-Diderot

Classification

Autres références

«  ENVIRONNEMENT  » est également traité dans :

ENVIRONNEMENT - Un enjeu planétaire

  • Écrit par 
  • Jean-Paul DELÉAGE
  •  • 2 011 mots
  •  • 1 média

Plutôt qu'un concept, l'environnement constitue l'un des enjeux majeurs des interrogations que les sociétés contemporaines portent sur leur identité et sur leur avenir. Ces questions sont à la fois pratiques et théoriques, car elles concernent tout autant les dynamiques matérielles et écologiques de nos sociétés qu'un ensemble de réflexions théoriques et sociales sur les représentations qu'elles e […] Lire la suite

ENVIRONNEMENT - Environnement et économie

  • Écrit par 
  • Sylvie FAUCHEUX, 
  • Christelle HUE
  •  • 6 538 mots
  •  • 1 média

Dans les années 1980, les pollutions et l'utilisation des ressources naturelles ont changé d'échelle. La découverte du trou dans la couche d'ozone, la mise en garde contre les conséquences climatiques des émissions de gaz à effet de serre, la pollution marine, la perte en […] Lire la suite

ENVIRONNEMENT - Droit de l'environnement

  • Écrit par 
  • Raphaël ROMI
  •  • 4 417 mots
  •  • 1 média

La loi du 26 octobre 2005, adaptation au droit communautaire dans le domaine de l'environnement, introduit dans le droit français plusieurs dispositions sur l'évaluation des incidences des projets, sur les produits chimiques, sur les déchets, sur le bruit, sur l'information et sur les changements climatiques. Mais surtout, […] Lire la suite

ENVIRONNEMENT GLOBAL

  • Écrit par 
  • Robert KANDEL
  •  • 8 102 mots
  •  • 10 médias

Désormais sujet de débat politique et faisant une entrée remarquée sur la scène diplomatique internationale, la question de la transformation de l'environnement par la civilisation moderne cesse d'être l'unique apanage des scientifiques ou des « amis de la nature ». Devenue globale, la question se pose autrement qu'en termes de création de réserves naturelles ou de protections de voisinage.L'altér […] Lire la suite

GRENELLE DE L'ENVIRONNEMENT

  • Écrit par 
  • Pierre LASCOUMES
  •  • 1 383 mots

Le Grenelle de l’environnement – de son vrai nom le Grenelle Environnement (GE) – est une concertation politique innovante, menée entre juillet et décembre 2007, peu après l’élection à la présidence de la République de Nicolas Sarkozy. Son objectif était de définir les grands axes d’une politique de dé […] Lire la suite

NÉGOCIATIONS INTERNATIONALES SUR L'ENVIRONNEMENT - (repères chronologiques)

  • Écrit par 
  • Jean-Paul DELÉAGE
  •  • 2 598 mots

1968 Première conférence intergouvernementale posant le problème de la conservation et de l'utilisation rationnelle des ressources de la biosphère. Organisée par l'U.N.E.S.C.O., du 4 au 13 septembre, à Paris, elle recommande l'élaboration d'un grand programme mondial de recherches sur l'homme et la biosphère, le programme M.A.B. (Man and Biosphere), qui sera lancé en 1970. […] Lire la suite

SEVESO ACCIDENT CHIMIQUE DE (10 juillet 1976)

  • Écrit par 
  • Yves GAUTIER
  •  • 373 mots
  •  • 1 média

Le 10 juillet 1976, des vapeurs toxiques de dioxine – précisément de 2,3,7,8-tétrachlorodibenzo-para-dioxine, cancérigène et tératogène même à faible dose – s'échappent d'un réacteur chimique produisant du chlorophénol de l'usine Icmesa (filiale de Givaudan), près de Milan (Italie). Ce produit, qui était présent comme impureté dans l'agent Orange utilisé comme défoliant par l'armée américaine lor […] Lire la suite

ACIDIFICATION DES OCÉANS

  • Écrit par 
  • Paul TRÉGUER
  •  • 2 205 mots
  •  • 5 médias

Par sa capacité à dissoudre les gaz atmosphériques responsables de l'effet de serre, l'océan joue un rôle essentiel dans la régulation du climat. Toutefois, l'absorption de l'excès de dioxyde de carbone (CO 2 ) rejeté par les activités humaines (anthropiques) depuis 1850 perturbe la chimie de l'océan mondial. Elle se traduit par une diminution sensible du pH (potentiel hydrogène) de l'eau, c'est- […] Lire la suite

AÉRONAUTIQUE CIVILE (INDUSTRIE)

  • Écrit par 
  • Georges VILLE
  •  • 2 397 mots
  •  • 5 médias

Dans le chapitre « Le défi environnemental »  : […] Le développement de la sensibilité environnementale a entraîné une dégradation de l'image du transport aérien. Les constructeurs et les exploitants ont fait beaucoup d'efforts et obtenu des résultats appréciables, mais ceux-ci ont été masqués par la croissance du trafic ; la situation continuera de s'améliorer, mais il ne faut pas en attendre des gains spectaculaires. Quatre domaines sont concerné […] Lire la suite

AÉRONOMIE

  • Écrit par 
  • Gaston KOCKARTS
  •  • 4 145 mots
  •  • 11 médias

Dans le chapitre «  Formation de nouveaux constituants »  : […] Comme le rayonnement solaire est capable de photodissocier et d'ioniser certains constituants atmosphériques, il est évident que les produits de ces processus peuvent réagir chimiquement avec d'autres composés et donner naissance à toute une chimie aéronomique qui est parfois difficile à réaliser au laboratoire, car les conditions de température et de pression rencontrées dans les diverses régio […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Valérie CHANSIGAUD, « ENVIRONNEMENT - Catastrophisme environnemental », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/environnement-catastrophisme-environnemental/