ÉCONOMIE (Histoire de la pensée économique)L'école classique

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Plusieurs définitions ont été données de l'école classique en économie, et cette pluralité n'est pas sans enjeux théoriques. On doit la première à Karl Marx, l'un des premiers et des plus importants historiens de la pensée économique. Celui-ci oppose clairement l'école classique d'Adam Smith et de David Ricardo, considérée comme scientifique, à ce qu'il appelle « l'économie vulgaire », jugée apologétique et qu'il associe aux noms de Jean-Baptiste Say, Frédéric Bastiat, Robert Malthus. De nature épistémologique, cette définition renvoie à l'opposition de la science et de l'idéologie. La deuxième est fournie par John Maynard Keynes, qui consacre le premier chapitre de son œuvre majeure (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936) à opposer à Marx une nouvelle définition de l'école classique. Cette dernière, estime-t-il, réunit Ricardo et ses successeurs (Marx compris) jusqu'à Alfred Marshall. Keynes veut ainsi signifier que l'ensemble des développements théoriques de l'école classique, au sens où il l'entend, ne constituent qu'un cas particulier – valide seulement en situation d'équilibre de plein emploi des ressources – de sa théorie générale. Également, de nature épistémologique, la distinction proposée par Keynes renvoie cette fois à l'articulation entre théorie générale et théorie particulière.

Cependant, la thèse de Keynes ne fut pas retenue par la majorité des économistes, et elle fut même inversée, puisque les modèles « keynésiens » sont présentés – par exemple, dans le cadre du modèle IS/LM – comme des modèles généraux, certes, mais auxquels est adjointe une hypothèse particulière, celle de la fixité (ou de la viscosité) des prix. Les modèles « classiques » procèdent du même modèle général, en posant, en revanche, l'hypothèse de parfaite flexibilité des prix. Il s'agit là d'une troisième définition de la notion de classicisme en théorie économique, sans grandes vertus taxinomiques toutefois, puisqu'elle revient à opposer aux modèles keynésiens la totalité de la littérature économique. C'est pourquoi les historiens de la pensée économique ne la retiennent pas et lui préfèrent une combinaison des deux premières définitions de l'école classique, forgeant ainsi une quatrième acception de ce terme. Plusieurs critères (ceux de Marx et ceux de Keynes) se trouvent alors combinés qui, cependant, ne sont pas nécessairement compatibles. On présentera d'abord les conceptions en la matière de Marx et de Keynes pour ensuite montrer à la fois l'unité et les contradictions caractéristiques de l'école classique.

Les classiques au sens de Marx et au sens de Keynes

L'opposition tracée par Marx dans Le Capital (1867) entre économie classique et économie vulgaire reflète celle qui distingue deux conceptions du profit. Les classiques se caractérisent par le concept de produit net, auquel sont associées deux propositions. La première est que l'économie produit chaque année plus qu'elle ne consomme. La seconde est que le prélèvement du produit net par certaines classes sociales ne constitue en aucune façon un échange.

Karl Marx

Photographie : Karl Marx

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De ce point de vue, les physiocrates, qui ont su les premiers dégager cette notion, pourraient être considérés comme les premiers des classiques. Dans le Tableau économique de François Quesnay (1758), le produit net est produit chaque année par la classe productive qui le verse à la classe des propriétaires, sans aucune contrepartie.

Cependant, il faut aller plus loin. Du point de vue de Marx, l'école classique commence avec Adam Smith, trouve son apogée avec David Ricardo et s'achève avec John Stuart Mill. En effet, selon lui, Smith a su mettre en évidence que le produit net, imputé par les physiocrates à la productivité de la terre, était un prélèvement sur le produit du travail et qu'il se répartissait entre profit et rente. Le profit est donc simplement la part du produit qui reste entre les mains du propriétaire du capital, une fois payés les salaires du travail et la rente du sol. Le concept de profit ainsi entendu est essentiel dans la définition de l'école classique. Selon Smith, il n'a rien à voir « avec le prétendu travail d'inspection et de direction », car il est proportionné au capital investi (ce rapport de proportionnalité est le taux de profit), et non à ce « prétendu travail ». Plus généralement, on ne trouve donc aucune « justification » explicite ou implicite du profit chez Smith ou chez Ricardo.

Marx interprète l'importance attachée par Ricardo à l'établissement d'une relation inverse entre profits et salaires comme la mise en évidence du caractère conflictuel de la répartition du revenu. Cette dernière est donc déterminée par des forces tout à fait différentes de celles qui déterminent les prix.

Les classiques ont compris que les conditions de production des marchandises sont exprimées par les « prix naturels ». Ceux-ci, par définition, sont tels qu'ils assurent la reproduction des conditions de l'accumulation du capital. L'offre et la demande, en revanche font graviter les prix de marché autour des prix naturels.

Une façon jugée commode par Ricardo d'exprimer les conditions de production est d'utiliser la notion de quantité de travail nécessaire à la production des marchandises. Ces quantités incluent le travail direct (payé à l'occasion de production du bien considéré) et le travail indirect (payé à l'occasion de la production des moyens de production du bien considéré). Dans ce contexte, les prix naturels sont alors exprimés comme la somme de ces quantités de travail salarié. On aboutit à la théorie de la « valeur travail », considérée comme caractéristique de la pensée classique.

En revanche, selon l'économie vulgaire, les forces de l'offre et de la demande déterminent aussi bien le prix des biens que celui des revenus (prix des services). L'économie vulgaire suppose donc que la totalité du produit est échangée avec les titulaires de revenu. Le concept de produit net disparaît. En particulier, les détenteurs du capital perçoivent les intérêts en vertu des propriétés productives du capital qu'ils louent aux entrepreneurs (Jean-Baptiste Say). Le profit (le profit pur) ne peut être, dans cette conception, que le résultat d'une « transaction hors équilibre », les gains [...]

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  • : professeur des Universités, directeur du pôle d'histoire de l'analyse et des représentations économiques (C.N.R.S., universités de Paris-X et Paris-I)

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Pour citer l’article

Daniel DIATKINE, « ÉCONOMIE (Histoire de la pensée économique) - L'école classique », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/economie-histoire-de-la-pensee-economique-l-ecole-classique/