DREYFUS (AFFAIRE)

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L'affaire Dreyfus, qui a duré près de douze années (1894-1906), occupe une place centrale dans l'histoire contemporaine de la France. Et son impact intellectuel et moral comme ses représentations sociales et culturelles en font un événement à échelle mondiale, un véritable passé-présent régulièrement réactivé dans les mémoires individuelles ou collectives et dans les discours politiques, populaires ou savants. Longtemps indifférente malgré la tentative d'histoire immédiate menée dès 1901 par l'écrivain et député Joseph Reinach, l'historiographie a commencé seulement, dans les années 1970, de considérer l'affaire Dreyfus comme un événement historique majeur, à la fois dans son intensité factuelle et dans sa signification politique profonde, à savoir l'affrontement de la souveraineté du citoyen et du principe de justice opposés au dogme de la nation et à la raison d'État.

L'affaire Dreyfus éclaire ainsi autant qu'elle participa – et qu'elle participe toujours par la réactivation de son souvenir et de ses enseignements dans l'espace public – à la construction des sociétés démocratiques. Elle marque l'entrée de la France et du monde dans le xxe siècle que caractérisent aussi bien la puissance du nationalisme et le pouvoir des États que la résistance des individus et la défense des notions de liberté classique, de droits fondamentaux et d'égalité civique. L'événement est par excellence une « affaire » qui polarise l'opinion, domine un pays, constitue un tournant historique majeur. Il est du reste connu sous cette dénomination unique, « l'Affaire ».

Alfred Dreyfus

Photographie : Alfred Dreyfus

L'officier français Alfred Dreyfus (1859-1935). Accusé à tort de trahison, en 1894, il est emprisonné à l'île du Diable. Il sera gracié en 1899 et réhabilité en 1906. 

Crédits : Aaron Gerschel/ A. Dagli Orti/ De Agostini/ Getty Images

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La structure d'un événement fondateur

Son socle factuel est clairement établi et ne souffre d'aucune contestation possible du point de vue matériel quand bien même les éléments du dossier apparaissent nombreux et complexes. Les enquêtes successives des intellectuels engagés dans la défense du capitaine Dreyfus, puis les différentes instructions de la Cour de cassation jusqu'à l'arrêt de révision du 12 juillet 1906, enfin le travail des historiens, de Joseph Reinach à Marcel Thomas, ont permis de connaître précisément les faits tels qu'ils se produisirent à partir de la fin de l'été de 1894.

La première affaire Dreyfus (1894-1897)

La Section de statistique chargée à l'état-major général de l'espionnage et du contre-espionnage parvint à dérober à l'ambassade d'Allemagne à Paris un document, dit « le bordereau », attestant d'une entreprise de trahison d'un officier français (le commandant Esterházy) renseignant l'ennemi désigné. Bien qu'infondés et non validés par une enquête criminelle, les soupçons se portèrent sur un jeune capitaine d'artillerie, un brillant officier de trente-cinq ans qui allait faire son entrée à l'état-major de l'armée, « l'arche sainte », après deux années d'un stage réussi dans les bureaux, et absolument innocent du crime d'Esterházy. Mais sa religion juive, son origine alsacienne (c'est-à-dire « allemande » pour certains nationalistes) et son profil intellectuel le désignèrent aux yeux des officiers réactionnaires refusant la modernisation et la démocratisation de l'armée. Le 15 octobre 1894, Alfred Dreyfus est convoqué au ministère de la Guerre sous le prétexte d'une inspection. Il est alors amené à écrire sous la dictée un texte comportant des fragments du « bordereau ». Brutalement arrêté malgré ses protestations d'innocence et dans l'ignorance des charges concrètes pesant sur lui, il est placé au régime du secret absolu dans la prison militaire du Cherche-Midi et soumis à de nombreux interrogatoires des commandants du Paty de Clam et d'Ormescheville qui menèrent des instructions exclusivement à charge.

Dès le 29 octobre, la presse antisémite et nationaliste se saisit de la nouvelle de l'arrestation et l'inscrivit dans une vaste campagne de dénonciation des « traîtres » et des républicains qui « protègent les juifs à l'état-major ». Par décision du ministre de la Guerre, le général Mercier, un dossier secret composé de documents faux ou indûment attribués à Dreyfus fut dressé par la section de statistique et avalisé par les chefs de l'armée. Ce dossier fut alors communiqué aux seuls juges militaires chargés de juger l'officier. Par ce moyen qualifié en 1898 de « crime juridique » par de nombreux juristes et par l'écrivain Émile Zola, le capitaine Dreyfus fut, le 22 décembre 1894, condamné à l'unanimité du conseil de guerre et au maximum des peines prévues par la loi. La dégradation eut lieu le 5 janvier 1895 en présence de vingt mille Parisiens hurlant leur haine des juifs, tandis que la déportation à vie en enceinte fortifiée fut exécutée définitivement par le transfert de l'officier sur l'île du Diable, au large de la Guyane, le 21 février. Les conditions de détention furent particulièrement cruelles et en tout point illégales puisqu'elles violaient la loi sur la déportation du 23 mars 1872 (complétée par la loi du 9 février 1895 instituant la Guyane comme nouveau lieu de déportation). Comme toute la partie policière et judiciaire, la dimension pénitentiaire de l'événement s'opposa à l'État de droit. Cette première phase de l'Affaire se referma néanmoins dans la conviction quasi unanime de la culpabilité du condamné et de la légalité de son procès.

La deuxième affaire Dreyfus (1898-1899)

Les gouvernements républicains qui se succédèrent jusqu'en septembre 1898, de même que l'ensemble des sénateurs et des députés (à l'exception de rares parlementaires comme les modérés Auguste Scheurer-Kestner et Joseph Reinach, les radicaux Arthur Ranc et Gustave-Adolphe Hubbard, les socialistes Jean Jaurès et Gustave Rouanet) refusèrent de prendre en compte les preuves de plus en plus certaines de la criminalité du jugement et de l'innocence de Dreyfus. La défense de l'officier et, par-delà son cas, celle de la légalité judiciaire, de la vérité publique et de la protection des citoyens, fut progressivement assumée, en l'absence de volonté politique, par des artistes, des écrivains et plus encore des savants que Georges Clemenceau, directeur de L'Aurore, l'un des rares journaux « dreyfusards » avec Le Siècle et Les Droits de l'homme, baptisa du substantif d'« intellectuels ». L'affrontement ouvert entre un pouvoir ultraconservateur dominé par les intérêts de l'état-major et de nouvelles forces progressistes éclata après l'acquittement en conseil de guerre, le 11 janvier 1898, du commandant Esterházy. Le 13 janvier, Émile Zola publia [...]

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Alfred Dreyfus

Alfred Dreyfus
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Émile Zola et l'affaire Dreyfus

Émile Zola et l'affaire Dreyfus
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Dreyfus en cour martiale

Dreyfus en cour martiale
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  • : professeur agrégé à l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Vincent DUCLERT, « DREYFUS (AFFAIRE) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/dreyfus-affaire/