DON

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Vers une interprétation d'ensemble

Si le texte de Mauss a aujourd'hui quelque validité dans le champ ethnologique, c'est, une fois dissipées les inexactitudes et les confusions conceptuelles, au prix de quelques spécifications. Il est sûr que l'on ne considérerait plus désormais comme dons réciproques des procès aussi institutionnalisés que les prestations matrimoniales, non plus que les tributs de clientèle qui sont l'objet de redistribution partielle. Il s'agit là de rapports trop réglementés entre des partenaires dont la position respective est trop strictement assignée pour faire l'objet d'un jeu négocié. En revanche, il est des espaces sociaux où priment les relations électives et où le type de rapport qui s'instaure entre individus est davantage le fait de la confrontation. C'est là qu'agit, dans toute son efficace, la diplomatie des dons échangés. Curieusement, leur registre se situe aux deux pôles extrêmes de la sociabilité, celui de l'« échange généralisé » – selon l'expression de Sahlins – et celui de la « réciprocité négative ».

En premier lieu, dans la parenté proche, la cohabitation et le voisinage prolongé, s'impose un réseau d'échanges trop dense et trop multiforme pour être aisément comptabilisé. D'ailleurs, les sociétés n'aiment pas voir s'y instaurer des rapports marchands, dont elles craignent l'action corrosive sur une réciprocité informelle qui a la vertu d'enrober les plus froids calculs d'intérêt.

Il est significatif que c'est ce registre qui fournit de précieuses analogies à un tout autre type de relations, celui des alliances où des chefs de groupes lignagers différents, des partenaires commerciaux issus d'ethnies lointaines, de simples amis de rencontre se désignent, avec force manifestations extérieures, comme des frères. Il s'agit là de rapports entre pairs, relativement intransitifs et pouvant connaître des destinées variables : les joutes amicales où l'on rivalise de générosité peuvent alterner avec de spectaculaires ruptures. La diplomatie raffinée des dons échangés est bien là pour exprimer ces divers registres.

Reste à poser deux questions redoutables : d'une part, la relative universalité du code des dons échangés, de l'autre, la systématique occultation de l'obligation de rendre. La première surgit si l'on récuse la théorie échangiste. Pourquoi n'y aurait-il pas de sociétés qui valorisent l'avarice et l'accumulation protectionniste de biens, comme d'autres pratiquent l'endogamie ? Il y en a sans doute – c'est le cas de nos sociétés, celles de l'homme aux écus et de l'éthique protestante – où, chaque chose ayant son juste prix, les partenaires se séparent au terme de la transaction, libres de tout lien. Au contraire, le code de la réciprocité aléatoire est effectivement un code de communication qui est tourné vers l'extérieur et qui, à ce titre, doit avoir quelque chose de général. Cela ne met pas à l'abri des déconvenues auxquelles s'exposent les sociétés traditionnelles au contact des Occidentaux, commerçants, conquérants ou touristes enchantés par les prodigalités indigènes. Mais la grande récurrence du code de générosité tient au fait que, relevant moins de l'économique que du politique, il met en jeu la confrontation des hommes plus que la consommation des choses. Il s'agit de comparer ce dont on peut disposer au point de s'en défaire et, à la limite, de le détruire. L'ostentation obéit aux mêmes règles que le combat de force : il n'y a pas de « qui perd gagne ».

Il faut enfin tenter de comprendre pourquoi l'obligation de rendre est systématiquement occultée par les partenaires, qui ne sont dupes à aucun moment de ce à quoi ils se trouvent engagés. Il y a là un résultat d'une fâcheuse tendance de l'ethnologie à confondre la théorie et la pratique. Pour les intéressés, la syntaxe des dons réciproques est sans doute plus complexe que ce qu'en a retenu la théorie sociologique. Si les indigènes affirment hautement qu'ils ne se doivent rien, c'est peut-être que l'opération est, pour eux, effectivement aléatoire. Mais le temps, les convenances, l'opinion sont des éléments essentiels d'une partie où, d'ailleurs, n'interviennent pas que les échanges matériels. Car donner, c'est dominer, et, parmi les profits de l'opération, il y a les statuts respectifs et relatifs des partenaires. La relation elle-même est en jeu, et elle a son prix : il n'est pas sûr que l'humiliation publique de celui qui ne sait pas rendre ne soit pas une excellente affaire pour le [...]

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Pour citer l’article

François POUILLON, « DON », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 17 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/don/