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DICTATURE

Les institutions des dictatures

On considère généralement la dictature comme un régime personnel, où un homme tire son pouvoir de sa personnalité et non de sa fonction. En fait, l'appel au « chamanisme » y est plus grand qu'ailleurs, parce que le prestige de l'individu est un moyen de créer une légitimité de substitution. Certes, les dictateurs tâchent toujours plus ou moins de s'approprier les formes de la légitimité qu'ils ont renversée. Autrefois, ils se faisaient consacrer par les devins ou les prêtres, alors que l'autorité venait de Dieu. Aujourd'hui, ils se font légitimer par des élections plébiscitaires, alors que l'autorité vient du peuple. Mais nul ne croit réellement à ces cérémonies, qui ont souvent des allures de mascarades. La théorie de l'homme providentiel, du génie exceptionnel, du personnage du destin est plus sérieuse. La fidélité personnelle au chef, au führer bien-aimé, au génial père des peuples devient alors la base essentielle du régime. Celui-ci prend de la sorte un caractère viager, c'est-à-dire fragile.

De ces dictatures personnelles, il faudrait cependant distinguer celles qu'on pourrait qualifier d'institutionnelles. Depuis toujours, ou plus exactement depuis qu'il existe des armées de métier, celles-ci ont servi de base à des dictatures. Ceux qui détiennent les armes disposent de moyens de pression considérables, auxquels il est souvent difficile de résister. S'ils servent le pouvoir régulier, dont ils assurent le maintien, il n'y a pas dictature. Mais ils sont parfois tentés de prendre eux-mêmes le pouvoir. Le plus souvent, ils le font au bénéfice de certaines forces sociales dont ils deviennent l'instrument : en général au profit des privilégiés, quelquefois à celui des opprimés (Kémal, Nasser). Exceptionnellement, il arrive que les militaires agissent essentiellement pour leur intérêt, pour garder les avantages du pouvoir. Ainsi, à Rome, les légions ont fait et défait les empereurs pendant une certaine période ; dans la Renaissance italienne, les condottieri ont quelquefois institué de semblables dictatures, purement prétoriennes.

À l'époque contemporaine, il a fallu inventer une nouvelle institution qui puisse fonder une dictature : le parti unique. À travers l'ensemble de ses militants répartis dans tout le pays et unis par une discipline rigoureuse, le contact est établi entre le gouvernement dictatorial et la population. Le parti remplit une fonction de propagande fondamentale, qui tend à convaincre les citoyens des bienfaits du régime, donc à en renforcer la légitimité ; elle a été plus développée dans les régimes communistes, où l'endoctrinement est essentiel et où le parti ressemble un peu à un clergé, que dans les pays fascistes, où le parti joue aussi un rôle de garde prétorienne et de police supplétive. Surtout, à travers l'organisme directeur du parti, la succession du chef est assurée : la dictature n'est plus personnelle mais institutionnelle.

— Maurice DUVERGER

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. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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