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CRIMINALITÉ

Les statistiques, un enjeu technique et politique

« Comme dans le cas du suicide, l'analyse des phénomènes criminels ne peut, contrairement à ce que paraissait croire Durkheim, être considérée comme relevant de la seule sociologie », concluaient Raymond Boudon et François Bourricaud en 1982, dans la première édition de leur Dictionnaire critique de la sociologie. Depuis le début des années 1980, la sociologie du crime en France, quantitativiste et holiste, est ainsi constamment mise au défi de rapporter les évolutions macrosociologiques de la criminalité à des explications microsociologiques issues d'autres disciplines, comme y invitent ces sociologues au nom d'un individualisme méthodologique de type weberien. Dans nos sociétés dites individualistes, la sociologie néo-durkheimienne du crime, qui régna sans partage durant la période des Trente Glorieuses, tenta de résister vaillamment à cette injonction. Mais elle est progressivement entrée en crise, non pour avoir abandonné le précepte d'expliquer la « normalité sociale du crime » par le social plutôt que par le psychologique ou la clinique, mais pour des raisons plus stratégiques. Les politiques publiques de protection et de sécurité en rapport avec la gestion du « crime » et des « risques » se sont à ce point politisées que les frontières de la connaissance, de l'expertise, de l'action et de l'évaluation en ont été, en grande partie, bouleversées. Et les institutions régaliennes de police et de justice, obligées de composer avec une demande lancinante de protection et de réassurance des citoyens, ont sollicité de « nouveaux savoirs » pour produire toujours plus de sécurité visible, afin de mieux policer l'apparence.

Politistes et criminologues se sont progressivement érigés en spécialistes de la « gouvernance de sécurité » occupant le devant de la scène médiatique et masquant le travail des sociologues quantitativistes critiques de l'ère précédente. Ces derniers, les sociologues du crime néo-durkheimiens, ont alors eu tendance à se replier dans trois attitudes différentes, fuite en avant, fuite en arrière ou réalisme stratégique. La fuite en avant est nettement perceptible dans un discours de dénonciation hyper-critique sur la « pénalisation du social », au vu de la montée des thématiques et politiques sécuritaires de la loi et de l'ordre. La « fuite en arrière » se fait sentir chez certains d'entre eux par le recours à l'histoire sociale de la régulation des délinquances violentes et prédatrices, un refuge permettant de relativiser les enjeux hautement politisés du moment, et de ne pas se compromettre avec des recherches de plus en plus orientées par le politique sur les finalités desquelles on serait sans prise. L'approche réaliste a préféré opérer une réorientation des savoirs sur des acteurs délaissés par la « criminologie de l'acte » non durkheimienne, en recentrant à nouveaux frais l'attention sur les « victimes » apeurées ou insécures, ou sur les populations simplement préoccupées par les perturbations de la vie sociale engendrées par les insécurités. Ce qui a eu pour effet de redonner un second souffle à la sociologie du crime néo-durkheimienne soucieuse de toujours respecter le précepte méthodologique de l'explication du social par le social. Cette attitude réaliste a eu pour effet de relégitimer la discipline auprès des institutions de traitement ou de prise en charge pénale, en donnant des arguments aux gestionnaires perplexes au vu de la nature composite de la « demande de protection et de sécurité » des victimes.

Ces réorientations par politisation radicale dans l'étude de l'actuel, retrait dans une histoire relativisant le présent, ou réalisme par souci de moderniser les objets traditionnels de la sociologie du crime ont rencontré, au cours[...]

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Écrit par

  • : directeur de recherche au C.N.R.S. (Centre d'études et de recherches en science administrative)

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Pour citer cet article

Frédéric OCQUETEAU. CRIMINALITÉ [en ligne]. In Encyclopædia Universalis. Disponible sur : (consulté le )

Média

Crime au bois de Vincennes - crédits : AKG-images

Crime au bois de Vincennes

Autres références

  • DÉLINQUANCE

    • Écrit par Philippe ROBERT
    • 4 602 mots
    C'est aussi à Chicago qu' Edwin Sutherland écrit White Collar Crime en 1934. Son intérêt va surtout à la criminalité professionnelle et à celle des entreprises. Il considère la délinquance comme un comportement appris. L'occasion ne suffit pas à faire le larron. L'essentiel gît dans la ...
  • DEL PONTE CARLA (1947- )

    • Écrit par Florence HARTMANN
    • 1 139 mots

    Carla Del Ponte est une magistrate et une diplomate suisse de langue italienne qui a été procureure générale auprès du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY) de septembre 1999 à décembre 2007, et pendant quatre années, de 1999 à 2003, auprès du Tribunal pénal international pour le...

  • MAFIA

    • Écrit par Clotilde CHAMPEYRACHE, Universalis, Jean SUSINI
    • 8 710 mots
    • 1 média

    Fréquemment utilisé, le terme mafia souffre cependant d'un déficit global de définition. L'origine est assurément sicilienne, le mot venant du dialecte palermitain, et observer Cosa nostra est indispensable à la compréhension du phénomène. Pour autant, les aspects étymologiques et historiques ne doivent...

  • MEXIQUE

    • Écrit par Jacques BRASSEUL, Henri ENJALBERT, Universalis, Roland LABARRE, Cécile LACHENAL, Jean A. MEYER, Marie-France PRÉVÔT-SCHAPIRA, Philippe SIERRA
    • 33 396 mots
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    ...producteur des métamphétamines destinées à ce marché, est également devenu le premier producteur mondial de marijuana en 2006. De plus, les organisations criminelles mexicaines ont pris le relais des cartels colombiens et ont mis en place leurs propres structures, contrôlant l'ensemble de la filière depuis...
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