POLITISATION

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En proposant un schéma de l’apprentissage de la politique dans les campagnes françaises (« La Descente de la politique vers les masses »), dans La République au village, ouvrage paru en 1970, et une chronologie centrée sur la révolution de 1848, l’historien Maurice Agulhon a initié en France un riche débat historiographique que recouvre, au moins partiellement, la notion de politisation. En encourageant et en dirigeant les « passions populaires », la bourgeoisie « républicaine » aurait favorisé l’apprentissage politique des « gens du peuple », notamment dans le cadre des élections au suffrage universel sous la IIe République. Cette chronologie a été rapidement remise en cause, par les spécialistes de la Révolution française comme par l’historien américain Eugen Weber (La Fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914, trad. franç. 1983), pour qui la politisation se confond avec un processus plus tardif de modernisation du monde rural durant les premières décennies de la IIIe République. Son collègue australien Peter McPhee (Les Semailles de la République dans les Pyrénées-Orientales, 1846-1852, trad. franç. 1995) a quant à lui proposé un autre schéma (« la politisation par le bas »). Ce schéma est également ancré dans les sociabilités populaires, mais il met en exergue la capacité politique des populations rurales, dont les rituels communautaires ont pu servir de point d’ancrage à un apprentissage de la politique moins dépendant des élites bourgeoises et du cycle des opérations électorales. Plus récemment, dans L’Électeur en campagnes dans le Finistère. Une seconde République de Bas-Bretons (2009), Laurent Le Gall a lui aussi insisté sur le rôle « politisateur » du suffrage en tant que procédure, mais en distinguant des niveaux de politisation, depuis l’intégration individuelle, plus ou moins contrainte, à un « ordre électoral » (Revue d’histoire du XIXe siècle no 43, 2011) jusqu’à l’expression d’opinions inscrites dans les structures d’un champ politique et participant de ce fait à la production d’une définition légitime de la politique.

Parallèlement, des politistes – suivant, au moins partiellement, les avertissements de Bernard Lacroix dans son texte du Traité de science politique (1985) intitulé « Ordre politique et ordre social », pour qui la politisation « n’advient qu’à travers les usages sociaux du rapport à la politique instituée qui se définit en même temps que celle-ci s’accomplit », ce qu’on ne saurait confondre avec les effets mécaniques d’un processus mis en évidence par l’observateur – ont pris l’habitude d’utiliser ce concept pour attester et mesurer de manière comparative les effets produits par l’appartenance sociale et/ou institutionnelle dans les sociétés contemporaines. La définition proposée par Jacques Lagroye dans La Politisation (2003), ouvrage qu’il a dirigé, pour qui elle « n’est rien d’autre que la production sociale de la politique, de ses enjeux, de ses règles et de ses représentations », est sans doute aujourd’hui la plus usuelle chez les sociologues de la politique. Pour autant, en suggérant que leur curiosité « n’a rien à faire des jugements péremptoires sur l’ampleur et l’extension de la politisation », ce dernier attire notre attention sur les risques de réification qu’impliquerait l’usage non réflexif de cette notion.

De surcroît, elle ne peut être utilisée sans un minimum de précautions méthodologiques. Comment distinguer les effets d’apprentissages institutionnels contraints, dans le cadre scolaire par exemple, de ceux qui sont liés aux relations des individus à des groupes sociaux eux-mêmes inégalement présents ou représentés au sein du champ politique ? Il est sans doute nécessaire, comme le suggère Michel Offerlé, de ne pas « disjoindre » la question de la « politisation dans et par le vote » de celle de « la politisation dans et par la protestation » (« Capacités politiques et politisations : faire voter et voter, xixe-xxe siècles », in Genèses, no 67, 2007). Mais, à vouloir inscrire dans un processus de politisation toutes les inférences à la définition contemporaine de la politique, le chercheur prend le risque de confondre causes et effets. Il est possible de rendre compte de processus de politisation par le conflit social, les luttes électorales, l’exil, les persécuti [...]

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Écrit par :

  • : maître de conférences en science politique à l'université de Paris-Ouest Nanterre

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«  POLITISATION  » est également traité dans :

AGULHON MAURICE (1926-2014)

  • Écrit par 
  • Quentin DELUERMOZ
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Pour citer l’article

Christophe VOILLIOT, « POLITISATION », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 octobre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/politisation/