DEBUSSY CLAUDE

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Il n'est pas d'aventure plus singulière que celle de Debussy, l'un des plus grands musiciens français. À lui seul, il modifie si profondément le langage et ses usages qu'il ne sera plus possible aux compositeurs qui viendront après lui de passer outre sans risques. Il a mis tout le monde au banc des autodidactes et, après lui, chacun se doit de découvrir le secret de soi-même qui le distinguera de tous et de tout. Est-ce en conséquence de cette obligation d'être singulier et de conquérir son autonomie la plus pure que Debussy reste sans disciple réel et le plus solitaire des maîtres ? Il semble qu'après lui, selon cette exigeante liberté qu'il montra dans toute son œuvre, chacun se hasarde tout autant à fuir son charme qu'à imiter ses vertus ; d'où des vulgarisations diverses et des reniements. Certains degrés de beauté ne sont pas tolérables et tout devient prétexte pour retarder de trop redoutables épreuves. Après guerre, alors que monteront les jeunes fauves du temps, son art fascinera toujours, mais n'entraînera plus en de difficiles exercices. Il ne sera jamais cet étalon à quoi l'on mesure ce que l'on peut valoir. Pour reprendre la vieille image, on peut dire que, s'il fut considéré comme un phare, chacun se garde de naviguer dans les eaux qu'il éclaire. Mystérieuse désertion. Et tout ce qui se passa grâce à lui se joua loin de son génie le plus intime et de ses préférences les plus profondes. Il demeure, pourtant, et l'on n'a pas fini d'admirer en lui les linéaments les plus parfaits qui puissent composer ou suggérer un monde sonore. Bartók disait de Debussy qu'il était le plus grand. L'éloge est de poids dans une telle bouche. Peut-être le temps vient-il où l'on se doit de mieux considérer, et à partir d'autres critères, en quoi et pourquoi s'impose cette grandeur.

Claude Debussy

Photographie : Claude Debussy

Le compositeur français Claude Debussy (1862-1918) en 1901. 

Crédits : Henri Manuel/ Hulton Archive/ Getty Images

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Un compositeur non conformiste

Une nostalgie endémique

Lépine a prétendu que Debussy aurait été atteint de la maladie dite de Dupré. C'est une sorte de nostalgie endémique que rien n'apaise et qui incline le patient à des besoins de fuite vagues tout autant qu'à des réclusions farouches par quoi il se protège. Cet état s'accompagne souvent de craintes irraisonnées ou de superstitions complexes, le malade perdant un temps considérable à corriger les aspects néfastes d'un objet, d'une situation ou d'une rencontre, par des contrepoids occultes qu'il veut efficaces. Et il est vrai que Debussy était le plus superstitieux des hommes : la vue d'une soutane le plongeait dans un assombrissement qu'il ne pouvait éloigner qu'en frappant trois coups avec sa canne ; il lui fallait à tout prix toucher le bossu rencontré, car la bosse offrait une besace pleine de chances... ; il est vrai aussi que tout le charme de sa musique révèle une qualité de nostalgie très intense et d'une couleur sans pareille. Devra-t-on dire, dès lors, que la beauté de sa musique naît de sa maladie même ? Et ne peut-on penser que sa solitude n'est que la conséquence de cette étrange pathologie ? Que les musiciens qui le connurent ou qui le suivirent ne purent le saisir tout à fait à cause de cela ?

Une nature indépendante

L'homme est surprenant. Il alla à la musique comme on peut aller à la boulange. Rien du génie précoce que la musique, bizarrement, alerte. Né à Saint-Germain-en-Laye, le 22 août 1862, dans un milieu fort simple, il ne dut sa carrière de grand musicien qu'au décret aussi saugrenu que génial d'une intime de la famille qui était professeur de piano : « Ce petit fera de la musique. » Toute l'histoire de cet art se joua donc ce jour-là. Paradoxalement, sa naissance et sa condition expliquent son goût pour l'aristocratie, et la maladie de Dupré, peut-être, le sens très particulier qu'il put en avoir. Elle singularise son désir tout autant qu'elle l'affine. Il n'est pas surprenant que cet état excite en lui le génie et déjà le préserve de celui des autres. C'est un des traits de nature les plus saisissants de Debussy que cette allergie qui le sauve de tous les usages rhétoriques de la « grandeur » passée. Ses prédilections seront peu conformes à celles du commun des sages. En toutes choses, et dès le départ, il manifestera une autonomie tranquille mais inébranlable. Désinvolte devant l'histoire, il passera outre les fortes têtes qui l'ont précédé, se plaisant à louer surtout, par humeur ou affinité, des maîtres moins connus (les anciens clavecinistes, par exemple), et qu'il se sent dominer. Ce superstitieux n'a rien d'un idolâtre et il hait, d'instinct, la férule et sa fausse nécessité. Au Conservatoire, cette indépendance s'accentue. Il y travaille le piano et l'ensemble des disciplines requises pour être un compositeur. Il est élève de Lavignac et de Marmontel, de Durand, Bazille et Guiraud ; il se forge un métier très solide mais exclusif. Il médite volontiers sur ce qui lui est essentiel, mais ne s'accable d'aucun sentiment de culpabilité et prend à la légère le « beau style et les belles logiques » tels qu'on les entend dans cette maison. Il se laisse peu séduire par ses maîtres. Même César Franck, avec qui il travaillera un temps, ne parviendra pas à l'induire dans la tentation de moduler sans cesse. L'élève boude les délices de ces méandres. Et l'on s'amuse des stupeurs de son professeur d'harmonie devant les prédilections auriculaires de son élève : « Mais enfin, monsieur Debussy, entendez-vous ? – Oui, monsieur, j'entends mon harmonie, mais non pas la vôtre. »

L'invention d'un nouveau continent

Wagner joua, certes, un rôle considérable dans la formation de Debussy ; et l'on ne peut concevoir son orchestre sans le précédent de l'auteur de Parsifal. « Je suis wagnérien jusqu'à l'inconvenance ! » disait-il. Mais là encore, il puise des raisons de se garder libre devant un maître devenu quasi sacré, et qui lui sert surtout de repoussoir. Il y exerce sa critique, il y prend des précautions, celle notamment de se préserver de l'erreur commise par le musicien-philosophe de Bayreuth. S'il est vrai qu'avec l'œuvre de Wagner la musique a renouvelé ses charmes, au sens propre de magie, et ses usages, elle a été paralysée bien plus que délivrée par toute une conception éthique qui lui était étrangère. Debussy libérera la musique, et la rendra « au vent qui passe », qui est le seul maître qu'il veuille écouter. Il n'a que faire de systèmes, de gloses et d'argumentations. Prévaut avant tout l'écoute de ce chant intérieur et tout sera fait d'instinct pour en préserver la nature. Un Wagner sans philosophie et rendu à la seule musique...

À dire vrai, tout lui fut bon pour renouveler son plaisir et, en conséquence, les structures de sa musique. L'exotisme : l'Espagne, la Russie, voire l'île de Java dont il découvre la musique lors de l'Exposition de 1889, et les modes grecs venus jusqu'à nous à travers le plain-chant... Extraordinaires sugges [...]

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Claude Debussy

Claude Debussy
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Ernest Ansermet

Ernest Ansermet
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  • : compositeur, inspecteur principal de la musique au ministère de la Culture, Paris

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Pour citer l’article

Luc-André MARCEL, « DEBUSSY CLAUDE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 09 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/claude-debussy/