CARE, philosophie

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John Rawls

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Carol Gilligan, un regard différent sur la responsabilité

Carol Gilligan, un regard différent sur la responsabilité
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Depuis quelques années, le care suscite une curiosité et une perplexité motivées entre autres par son nom, un terme anglais laissé non traduit, car impossible à rendre en français par un seul mot, tant il engage de notions variées : celles du soin, du souci, de la proximité, du fait de se sentir concerné, donc d'attitudes ou de dispositions morales (care about, for), mais aussi celles de l'activité et du travail de care (take care). Il semble aussi être défini négativement : I don't care, ne pas se soucier... Car la première fonction de l'éthique du care est d'attirer l'attention sur un ensemble de phénomènes négligés : en premier lieu une dimension morale, en second lieu – mais l'urgence en apparaît quotidiennement – une dimension pratique, celle des activités de care et du statut des care givers.

L'humain comme vulnérable

La pensée du care, en proposant de donner tout leur sens à des valeurs morales d'abord identifiées comme féminines – le soin, l'attention à autrui, la sollicitude – a contribué à modifier une conception dominante de l'éthique. Par là, elle a introduit des enjeux éthiques dans le politique et placé la vulnérabilité au cœur de la morale au lieu de valeurs centrales telles que l'autonomie, l'impartialité, l'équité. Le care s'efforce d'attirer notre attention sur ce qui est sous nos yeux mais que nous ne voyons pas, par manque d'attention tout simplement, ou parfois par mépris pour un domaine humain d'activité tenu pour secondaire.

Le care renvoie à une réalité ordinaire : le fait que des gens s'occupent d'autres gens, s'en soucient et veillent ainsi au fonctionnement ordinaire du monde. Les éthiques du care affirment ainsi l'importance des soins et de l'attention portés aux autres, en particulier à ceux dont la vie et le bien-être dépendent d'une attention particularisée, continue, quotidienne. Elles s'appuient sur une analyse des conditions historiques qui ont favorisé une division du travail moral en vertu de laquelle les activités de soins ont été socialement et moralement dévalorisées. L'assignation des femmes à la sphère domestique a renforcé le rejet de ces activités et de ces préoccupations hors du domaine moral et de la sphère publique, les réduisant au rang de sentiments privés. Les perspectives du care sont en ce sens porteuses d'une revendication fondamentale qui touche à son importance pour la vie humaine, les relations qui l'organisent et la position sociale et morale des care givers.

Reconnaître cela suppose d'admettre que la dépendance et la vulnérabilité sont des traits propres à la condition de chacun. Ce réalisme « ordinaire » – au sens du mot anglais realistic que propose Cora Diamond, dans L'Esprit réaliste – est absent des théories sociales et morales majoritaires qui ont tendance à réduire les activités et les préoccupations du care à un souci des faibles ou des victimes qui serait l'apanage de mères sacrificielles. La perspective du care est donc indissociablement éthique et politique : elle élabore une analyse des relations sociales organisées autour de la dépendance et de la vulnérabilité, point aveugle de l'éthique de la justice. En réplique à la « position originelle » décrite par John Rawls en 1971 dans sa Théorie de la justice la sorte particulière de réalisme prônée par la perspective du care aurait tendance à faire de cette « condition originelle » de vulnérabilité un point d'ancrage de la pensée morale et politique.

John Rawls

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Dans sa Théorie de la justice, John Rawls s'est efforcé de formuler les principes que devrait aborder toute société bien ordonnée. 

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C'est donc bien la théorie de la justice telle qu'elle s'est développée dans la seconde moitié du siècle dernier, jusqu'à s'installer en position dominante dans le champ de la réflexion politique et morale, qui est dans la mire des approches du care : non seulement parce qu'elles mettent en cause (en s'appuyant sur les arguments devenus classiques des approches inspirées par les théories du « genre ») l'universalité de la conception de la justice illustrée par Rawls, mais aussi parce qu'elles transforment la nature même du questionnement moral et du concept de la justice.

L'enjeu, par-delà les débats féministes et politiques, est le rapport à la vie ordinaire. Le care propose en effet de ramener l'éthique au niveau du « sol raboteux de l'ordinaire », pour reprendre une expression de Wittgenstein. Il cherche à donner une réponse pratique à des besoins spécifiques qui sont toujours ceux d'autres singuliers (qu'ils soient proches ou non). Travail accompli tout autant dans la sphère privée que dans le public, engagement à ne traiter personne comme partie négligeable, sensibilité aux détails qui importent dans les situations vécues : autant de traits qui engagent une transformation de la perception des choses, et notamment une attention au détail, aux situations spécifiques, contre les grands principes moraux.

Morale, dépendance, sensibilité

Quelle est la pertinence de la sensibilité individuelle ? Qu'est-ce que le singulier peut revendiquer ? C'est en redonnant sa voix (différente) au particulier, à l'intime, que l'on peut assurer l'entretien – tant au sens d'une conversation que d'une conservation – d'un monde humain. Le sujet du care est un sujet sensible en tant qu'il est affecté, pris dans un contexte de relations, dans une forme de vie – qu'il est attentif, attentionné, que certaines choses, situations, moments ou personnes comptent pour lui. Le centre de gravité de l'éthique est ici déplacé du « juste » à l'« important ».

Prendre la mesure de cette importance du care pour la vie humaine suppose de reconnaître que la dépendance et la vulnérabilité ne sont pas des accidents de parcours qui n'arrivent qu'aux « autres » mais sont le lot de tous, y compris de ceux qui semblent les plus indépendants. À contre-courant de l'idéal d'autonomie qui anime la plupart des théories morales, le care nous rappelle en effet que nous avons besoin des autres pour satisfaire nos besoins primordiaux. Ce rappel désagréable pourrait bien être à la source de la méconnaissance du care, souvent présenté comme une version niaise ou condescendante de la charité. Il s'accompagne alors d'un mépris bien réel pour les activités liées au care.

La réflexion sur le care fait partie d'un tournant particulariste de la pensée morale : contre ce que Wittgenstein appelait dans le Cahier bleu la « pulsion de généralité », le désir d'énoncer des règles générales de pensée et d'action, il s'agit de faire valoir en morale l'attention au(x) particulier(s), au détail ordinaire de la vie humaine. C'est cette volonté descriptive qui modifie la morale : apprendre à voir ce qui est important et non remarqué, justement parce que c'est sous nos yeux. Émerge alors une éthique de la perception particulière des situations, des moments, de « ce qui se passe », à la façon dont Erwing Goffman définit l'objet de la sociologie. La perception comporte bien un enjeu moral, et politique : nos concepts moraux dépendent, dans leur application même, de la description que nous donnons de nos existences, de ce qui est important et de ce qui émerge et compte pour nous.

Les analyses en termes de care s'inscrivent ainsi dans un mouvement de critique de la théorisation morale, qui revendique un primat de la description des pratiques morales dans la réflexion éthique. Les éthiques du care partent de problèmes moraux concrets, et voient quelles solutions spécifiques leur sont apportées, non pas pour abstraire à partir de ces solutions particulières (ce serait encore la « pulsion de généralité ») mais pour percevoir la valeur même au sein du particulier. Elles appellent une sorte d'ethnographie morale qui laisserait leur place aux expressions propres des agents, en lieu et place d'une normativité préexistante qui analyserait ou engagerait des comportements.

Concevoir la morale sur le seul modèle de la justice conduit à négliger des aspects parmi les plus essentiels et difficiles de la vie morale – nos proximités, nos motivations, nos relations – au profit de concepts éloignés de nos questionnements ordinaires – l'obligation, la rationalité, le choix. Les qualités comme la gentleness, la générosité ou l'attention, semblent échapper aux capacités de description ou d'appréciation des théories morales en vigueur. Le care vise à aller plus loin qu'une éthique des vertus ou du développement humain ; à valoriser le souci des autres, non contre le souci de soi, mais au contraire comme la base même d'un réel et réaliste souci de soi, d'une culture de notre capacité à faire attention à nos besoins et à nos exigences.

L'éthique du care a fait l'objet d'un certain nombre de critiques, dont certaines avançaient qu'elle ne serait pas féministe mais au contraire durcirait voire essentialiserait une distinction, une différence femme/homme, en lui donnant un contenu moral : les femmes représentant l'attention à autrui et au proche, contre les hommes emblématisant autonomie et impartialité ; les femmes s'installant dans les activités de soin à domicile, les hommes dans la vie active ; les femmes dans le privé, les hommes dans la vie publique. L'éthique du care, en cherchant à valoriser les qualités d'attention à autrui et les activités de souci des autres, serait alors la reprise ou la confirmation de ces stéréotypes.

À la lecture des essais de Carol Gilligan, il est progressivement apparu au contraire que l'éthique du care est féministe, et permet de mettre en évidence les problèmes les plus cruciaux que doivent affronter les femmes. Le care est doublement subversif : il introduit une différence en philosophie morale qui constitue une rupture avec toute une tradition dominante ; il oblige à faire attention à des réalités négligées et, par là, à porter un regard critique sur ce que nous valorisons.

Carol Gilligan, un regard différent sur la responsabilité

Carol Gilligan, un regard différent sur la responsabilité

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C'est avec Une voix différente (1982) que la philosophe et psychologue Carol Gilligan entame une réflexion sur le « réalisme ordinaire » du care, en polémique ouverte avec les théories classiques de la justice, fondées sur des principes abstraits. 

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Une voix différente (1982), l'ouvrage désormais classique de Carol Gilligan, a ouvert explicitement la perspective d'une « voix morale différente », revendiquée comme celle des femmes. Il a délimité un nouveau champ de réflexion, tout en mettant enfin en rivalité voire en situant sur le même plan éthique de la justice et éthique du care : une moralité centrée sur l'équité, l'impartialité et l'autonomie et une moralité reconnue le plus souvent dans l'expérience des femmes, et fondée non sur des principes mais sur une question : comment faire, dans telle situation, pour préserver et entretenir les relations humaines qui sont en jeu ? Cela requiert un examen des situations particulières et, comme le dit Gilligan, « un mode de pensée plus contextuel et narratif que formel et abstrait ». Cette conception de la morale, selon Gilligan, se définit par un souci fondamental du bien-être d'autrui, et centre le développement moral sur l'attention qui est portée aux responsabilités et à la nature des rapports humains ; alors que la morale conçue comme justice, comme le montre The Philosophy of moral development (1981), l'œuvre de Lawrence Kohlberg, dont Gilligan fut la collègue et qui a inspiré ses critiques, définit le développement moral à partir de la compréhension et de la mise en œuvre des droits et des règles.

La morale ne se fonde pas sur des principes universels mais part d'expériences rattachées au quotidien et des problèmes moraux que connaissent des personnes réelles dans leur vie ordinaire. À l'inverse, la justice nie leur voix propre aux sujets qui expriment une compréhension des questions morales qui s'écarte de la voie dominante. Carol Gilligan a pu montrer les effets de cette dissymétrie, qui a sa source dans les préjugés, voire l'ignorance, à l'égard des femmes sur la théorie du développement moral de Kohlberg : théorie fondée sur la montée en généralité d'une vision morale en réalité masculine, puis, dans un second temps, sur la mise en évidence d'une infériorité des femmes, par incapacité à se conformer à cette approche morale.

Le travail de Carol Gilligan est d'abord empirique ; il se fonde sur des entretiens avec des garçons et des filles. La voix différente émerge au moment où Gilligan transcrit les propos d'Amy, onze ans. Le jugement moral de celle-ci est fondé sur l'attention à toutes les données du problème, et constitue en cela une alternative intéressante au raisonnement moral rationnel représenté par Jake, un garçon du même âge, interrogé lui aussi. La vision du monde d'Amy, écrit l'auteur, est « constituée de relations humaines qui se tissent et dont la trame forme un tout cohérent, et non pas d'individus isolés et indépendants dont les rapports sont régis par des systèmes de règles. Les deux enfants reconnaissent la nécessité d'un accord, mais lui pense y parvenir de „façon impersonnelle par les intermédiaires de la logique et de la loi“, tandis qu'elle „personnellement grâce à la communication dans les rapports humains“ ».

Dans le système de Kolhberg, comme dans l'éthique standard, la pensée d'Amy est moins morale que celle de Jake – voire pas morale du tout. Elle ne s'intéresse pas aux actions en tant que telles, abstraitement, mais à leur contexte et à la préservation de la vie. Pour elle, il n'est pas prioritaire de justifier ce qu'on fait (car comment savons-nous vraiment si nous avons bien agi ?), mais de faire passer l'intérêt des autres avant le sien. Pour elle, la morale n'est pas une question de division entre bien et mal agir, mais répond au besoin de savoir « ce qui est important ».

On peut se demander pourquoi cette vision morale est considérée d'emblée comme non morale, ou confuse ; autrement dit, pourquoi certaines questions sont considérées comme importantes et d'autres pas, dans la mesure où elles relèveraient de la sphère de l'ordinaire. Le care nous contraint à intégrer dans la morale, et même à placer en son cœur de telles données. La voix d'Amy, le fait qu'elle résonne (par instants, ou constamment) en chacun, homme ou femme, avec justesse, exprime cette aspiration.

Ce que Gilligan a montré, dans sa critique de l'œuvre de Kohlberg, c'est l'incapacité du langage de la justice à prendre en compte comme moralement pertinents les expériences et les points de vue des femmes. Ces expériences et les points de vue moraux qu'elles produisent sont alors disqualifiées comme déficientes ou marginales. À l'inverse, c'est à une tâche d'articulation et d'explicitation de ces positions que se consacrent les analyses en termes de care.

La question de la justice

La perspective du care, on l'a dit, élabore une analyse des relations sociales organisées autour de la dépendance et de la vulnérabilité. Son approche a pour vocation de donner forme à des questions qui ne trouvaient pas leur place dans le débat public et d'infléchir ou de transformer la définition de ce qui compte d'un point de vue éthique et politique. L'intérêt de cette critique est d'avoir fait entendre dans le champ moral et politique des voix subalternes, jusqu'alors disqualifiées. Celles des femmes mais aussi de toutes les catégories sociales désavantagées, ethnicisées, racialisées. Ce sont les voix de toutes les personnes qui réalisent majoritairement le travail de care dans la sphère domestique et dans les institutions de soin, c'est-à-dire qui s'occupent pratiquement des besoins d'autres qu'elles-mêmes, qu'ils soient dépendants ou non. Les éthiques majoritaires, et leur articulation au politique, sont le produit et l'expression d'une pratique sociale qui dévalorise l'attitude et le travail de care, les réservant par là prioritairement aux femmes, aux pauvres, aux immigrés...

Il est surprenant, dès lors, qu'on ait considéré, notamment en France, que l'approche de Carol Gilligan était « essentialiste ». Celle-ci a pourtant clairement montré la généralité de cette approche : elle fait de la justice et du care deux tonalités ou voix rivales, mais présentes en chacun de nous, la voix du care étant moins rapidement étouffée chez les filles que chez les garçons. Dans cette perspective, elle pourrait être conçue comme première et non comme une voix minoritaire. Et l'auteur d'ajouter dans une conférence : « Le care et le caring ne sont pas des questions de femmes ; ce sont des préoccupations humaines. Nous resterons perplexes face à son intransigeance apparente si nous ne faisons pas apparaître explicitement la nature genrée du débat care/justice. Et nous ne parviendrons pas à avancer vers la prise en compte des vraies questions, à savoir : comment les questions de justice et de droits croisent les questions de care et de responsabilité. »

La notion de care, recouvrant à la fois des activités très pratiques et des sentiments ou une sensibilité, une attention soutenue à l'égard d'autrui et un sens des responsabilités, rompt avec la responsabilité telle que l'entendent les théories impartialistes de la justice, et plus exactement avec une conception qui exclurait la texture affective de nos engagements les plus concrets, ce qui fait le grain de la morale quotidienne. De ce point de vue, les deux orientations morales différentes que sont la justice et le care doivent être conjuguées pour parvenir à une justice réaliste.

La théorie du care ne vise pas à voir dans la pitié et la compassion, la sollicitude ou la bienveillance des vertus subsidiaires capables d'adoucir une conception froide des relations sociales, une conception impartiale de la justice fondée sur la primauté des droits d'individus autonomes, séparés et rationnels. Cette description correspondrait plutôt à ce qu'on appelle désormais la sollicitude : c'est-à-dire le care considéré précisément dans la perspective dite de la justice.

« Care » et politique

Par la place centrale qu'elle accorde à la vulnérabilité des personnes, la perspective du care constitue une véritable révolution dans la perception et la valorisation des activités humaines. Cette valorisation rappelle l'importance qu'il y a à repenser ensemble care et délégation du travail, ou service. Car la division sociale – et aujourd'hui mondiale – du travail de care risque de donner l'illusion que l'on peut distinguer aisément un care « émotionnel » – attentif aux besoins affectifs des personnes particulières – et un care « de service » qui peut être délégué et acheté. Le premier serait alors l'apanage des femmes blanches favorisées tandis que le second resterait délimité par tout ce que les premières ne prennent pas en charge, en résumé, « le sale boulot » qui revient aux « autres ».

Si la question du care fait aujourd'hui irruption dans l'espace public, c'est aussi parce que l'entrée massive des femmes sur le marché du travail a mis en crise les voies traditionnelles de fourniture du care. Que ce soit dans la sphère domestique, les institutions publiques ou le marché, le care est produit par des femmes dont les positions sociales restent le plus souvent précaires. Infirmières, aides à domicile, aides soignantes, travailleuses sociales, sans parler de tous ces autres métiers qui se dévalorisent à la vitesse de leur féminisation : enseignantes, médecins généralistes, etc. La crise du care est à la fois celle des care givers traditionnels qui assument une charge de plus en plus lourde du fait de l'allongement de la durée de vie. Celle des conditions de plus en plus difficiles dans lesquelles s'effectuent les activités de soin sous l'effet des politiques sociales qui les encadrent. Celle enfin, et la plus préoccupante, de la « fuite du care » des pays pauvres vers les plus riches, créant peut-être le déséquilibre le plus révoltant de notre temps – et qui reste inaperçue, ou passe après le sentiment d'inquiétude suscité par la dégradation des services publics du care dans les pays favorisés.

Une véritable mise en œuvre politique de l'éthique du care passe alors par la publicisation de ses enjeux. La reconnaissance de la pertinence théorique des éthiques du care suppose une revalorisation pratique et politique des activités qui lui sont liées. Cela conduit Joan Tronto à proposer, dans Un monde vulnérable, une anthropologie des besoins : non seulement certains de nos besoins appellent directement le care, mais celui-ci définit l'espace politique où l'écoute des besoins devient possible en tant qu'attention à autrui. En appelant une société où les care givers auraient leur voix, leur pertinence, et où les tâches de care ne seraient pas structurellement discrètes, les éthiques du care mettent des réalités non vues – et pourtant trop visibles – au cœur de la perception politique et morale.

« Pour qu'elle soit créée et poursuivie, une éthique du care s'appuie ainsi sur l'impératif politique qui consiste à conférer une valeur au care et à reconfigurer (reshape) les institutions en fonction de cette valorisation », écrit Joan Tronto. Pas d'éthique du care, donc, sans politisation : mais il faut peut-être aller jusqu'au bout de l'idée critique qui était à la source des thèses de Carol Gilligan : à savoir que les éthiques dominantes de tonalité libérale sont le produit et l'expression d'une pratique sociale qui dévalorise l'attitude et le travail de care, ne veut pas le voir ni trop en entendre parler. L'éthique du care donne à des questions ordinaires la force et la pertinence nécessaires pour examiner de façon critique nos jugements moraux, et notre hiérarchie spontanée des activités humaines. D'où son actualité à la fois morale et politique.

—  Sandra LAUGIER

Bibliographie

C. Diamond, The Realistic Spirit : Wittgenstein, Philosophy, and the Mind, Bradford Books, 1991 (L'Esprit réaliste, trad. franç. E. Halais et J.-Y. Mondon, P.U.F., Paris, 2004)

C. Gilligan, « Moral orientation and development », in V. Held dir. Justice and Care, Westview Press, Boulder (Colo.), 1995 ; In a Different Voice. Psychological Theory and Women's Development, Harvard University Press, Cambridge, (Mass.), 1982 (Une voix différente, prés. de S. Laugier et P. Paperman, Flammarion, Paris, 2008)

V. Held dir., Justice and Care, Westview Press, 1995

L. Kohlberg, The Philosophy of Moral Development, Harper and Row, San Francisco, 1981.

M. Garrau & A. Le Goff, Care, justice et dépendance, P.U.F., 2010

P. Molinier, P. Paperman & S. Laugier, Qu'est-ce que le care ?, Payot, Paris, 2009

V. Nurock dir., Carol Gilligan et l'éthique du care, P.U.F., 2010

P. Paperman & S. Laugier dir., Le Souci des autres, éthiques et politiques du care, coll. Raisons pratiques, éditions de l'E.H.E.S.S., Paris, 2005

J. Rawls, A Theory of Justice, Harvard University Press, 1971 (Théorie de la justice, Seuil Paris, 1987)

J. Tronto, Moral Boundaries. A Political Argument for an Ethic of Care, Routledge, New York, 1993 (Un monde vulnérable, pour une éthique du care, trad. franç. H. Maury, La Découverte, Paris, 2009)

L. Wittgenstein, The Blue and Brown Books, Harper & Row, New York, 1958 (Le Cahier bleu et le Cahier brun, trad. franç. M. Goldberg et J. Sackur, Gallimard, 1996).

Écrit par :

  • : professeur des Universités, université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

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Pour citer l’article

Sandra LAUGIER, « CARE, philosophie », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 05 août 2020. URL : http://www.universalis.fr/encyclopedie/care-philosophie/