ARCTIQUE (géopolitique)

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L'intérêt stratégique et militaire de l'Arctique et son évolution

Avant la Seconde Guerre mondiale, l'Arctique était considéré comme un milieu très hostile, difficilement pénétrable et dépourvu de véritable signification stratégique, du moins du côté américain, bien qu'il ait été le théâtre de quelques opérations militaires dans des détroits. L'intérêt stratégique de ces régions s'est véritablement révélé après 1945, à la suite des progrès techniques de l'aviation et de la navigation sous-marine, deux modes qui levèrent les contraintes du déplacement dans les milieux polaires.

L'aviation polaire est apparue en 1914, lorsque Ivan I. Nagurskij effectua quelques vols de reconnaissance au-dessus de la mer de Barents à la recherche du navire de Georgij Sedov qui, parti à la conquête du pôle en 1912, n'avait plus donné signe de vie. L'amélioration de l'autonomie des aéronefs et une meilleure connaissance de la météorologie polaire permettront, en 1937, un premier atterrissage au pôle, sur la banquise, pour l'équipement et le lancement de la première station polaire dérivante, puis la traversée en avion de l'océan Arctique, de Moscou à Portland (États-Unis) par Valerij Čkalov en juin, suivie de celle de Mihail Gromov en juillet, de Moscou à Los Angeles avec survol du pôle. Dès lors, l'océan Arctique était franchissable par les airs, il ne demeurait un obstacle que pour les navires. Vingt ans plus tard, grâce à l'autonomie du sous-marin atomique, on pourra relier les deux façades de l'océan en passant sous la banquise. En octobre 1958, le sous-marin nucléaire américain Nautilus traverse l'océan via le pôle tandis que, l'année suivante, le Skate parvient à faire surface au pôle, en perçant la banquise, au cours d'une nouvelle traversée. L'océan, barrière entre les continents américain et eurasiatique, fait place à une méditerranée. Il suffira d'un changement du contexte géopolitique mondial, avec l'apparition de la guerre froide, pour que l'océan devienne une zone tampon hautement stratégique entre les États-Unis et leurs alliés de l'OTAN, d'une part, et l'URSS, d'autre part. La réduction des distances terrestres sous les hautes latitudes oblige les deux camps non seulement à s'observer et à s'espionner à travers l'Arctique, mais à établir, en plus d'un dispositif d'alerte par radars, les bases militaires aéronavales d'où seraient susceptibles de partir les attaques ou ripostes éventuelles par les sous-marins atomiques et les bombardiers à long rayon d'action. En outre, c'est à la bordure de l'océan Arctique que les pays occidentaux et l'URSS avaient une frontière maritime commune, en mer de Barents et dans le détroit de Béring.

Dès les années 1950, les États-Unis et le Canada s'étaient associés pour créer en Alaska et dans l'archipel canadien une ligne de radars, la DEW Line (Distant Early Warning Line), afin de se prémunir d'une attaque de bombardiers soviétiques venus du pôle. L'ère des missiles balistiques intercontinentaux, à partir des années 1960, loin de rendre caduques ces installations, renforcera, après modernisation, la fonction d'alarme qui leur est dévolue. En même temps, des systèmes de surveillance et d'écoute étaient mis en place sous la banquise pour détecter et suivre les mouvements des sous-marins nucléaires d'attaque ou lanceurs d'engins. Pendant la guerre froide, l'océan Arctique a connu la plus forte concentration géographique de sous-marins nucléaires. Dans ce dispositif, le Groenland fut considéré comme un maillon essentiel par sa position transcontinentale aux latitudes les plus élevées. Aussi, avec l'accord des Danois, les Américains y installèrent-ils plusieurs bases dans les années 1950, dont celle de Thulé par 760 33' de latitude nord.

Pour l'URSS, le contrôle de l'Arctique était encore plus vital que pour les États-Unis, en raison de la longueur de sa façade arctique, de son potentiel économique puisqu'elle est le débouché naturel de la Sibérie, et de la proximité des centres nerveux du pays (Leningrad, Moscou). Elle est sans comparaison avec la façade archipélagique de l'Amérique du Nord, fragmentée et sans arrière-pays. Aussi les Soviétiques ont-ils créé un réseau de bases et de ports sur leur côte arctique et jusque dans les archipels des plus hautes latitudes. Pour sécuriser l'ensemble du dispositif et surveiller les issues de l'Arctique vers l'Atlantique et le Pacifique, aux deux extrémités avaient été concentrés de gros moyens navals et aériens : autour de Mourmansk dans la péninsule de Kola à l'ouest, de Petropavlovsk au Kamčatka (Kamchatka) et de Vladivostok à l'est.

L'effondrement de l'URSS en 1991 n'a pas modifié fondamentalement la militarisation de l'Arctique. Pour la Russie, la perte des républiques Baltes et de l'Ukraine a entraîné une certaine « démaritimisation » du pays qui a renforcé le rôle de la façade arctique. Quoique amoindrie, la puissance militaire russe est loin d'avoir disparu et les dirigeants du pays savent la réaffirmer face aux craintes d'encerclement que suscitent l'élargissement de l'OTAN et ses nouvelles missions.

Du côté des États-Unis et de leurs alliés arctiques, le lancement, dans les années 1990, du projet de bouclier antimissiles, de l'Alaska à la Terre de Baffin, au Groenland, à l'Écosse et à la Norvège a renforcé le rôle du glacis arctique. Plus récemment, même si la Russie ne représente plus la même menace que l'URSS, les États-Unis ont cherché, depuis les attentats du 11 septembre 2001, à renforcer cette défense en sanctuarisant leur territoire. La base de Thulé reste le pivot du dispositif arctique américain.

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Écrit par :

  • : professeur de géographie de la mer à l'université de Paris-Sorbonne

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François CARRÉ, « ARCTIQUE (géopolitique) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/arctique/