ANTICLÉRICALISME

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Histoire de l'anticléricalisme

À quand remontent ses origines ? Le mot lui-même est relativement récent. Littré ne connaît que l'adjectif « anticlérical » et l'illustre par un exemple emprunté au Journal officiel du 27 juin 1876. Il semble apparaître en 1852 et son usage se répand à partir de 1859. Quant au mot « cléricalisme », son apparition ne semble guère plus ancienne : notre lexicologue le qualifiait de néologisme. Ici aussi l'épithète a été antérieure au substantif ; mais l'adjectif « clérical » n'a longtemps eu d'autre signification que descriptive : il désignait ce qui se rapportait aux ecclésiastiques. C'est vers 1848 que le mot se charge d'une acception péjorative, qualifiant les entreprises illégitimes des clercs. Cette acception tend à prévaloir sous le second Empire. Le substantif serait venu de Belgique. L'apparition, quelques années plus tard, de leurs antonymes « anticlérical » et « anticléricalisme » confirme la relation de dépendance qui unit les deux notions.

L'émergence, entre 1848 et 1876, de cette famille de vocables dans la langue politique illustre un moment décisif dans l'histoire de l'anticléricalisme. C'est une réaction de défense de l'esprit libéral et rationaliste contre les prétentions du pape à conserver sa souveraineté temporelle, contre les pressions des catholiques pour contraindre leur gouvernement à intervenir en faveur de Pie IX, contre le Syllabus, les dévotions nouvelles et les miracles. L'anticléricalisme prend alors le visage qu'il gardera durant plus d'un demi-siècle, au moins jusqu'à l'entre-deux-guerres.

Si les mots ne surgissent qu'au milieu du xixe siècle, l'anticléricalisme n'a pas attendu jusque-là pour se constituer. La nouveauté des années 1850-1875 concerne le contenu de l'idée ; l'anticléricalisme se fonde désormais sur une pensée qui ne croit guère possible de dissocier religion et cléricalisme, et qui estime que l'affranchissement des esprits exige l'effacement des religions. Mais l'anticléricalisme remonte plus haut. Aussi loin qu'on explore le passé, il semble qu'on en trouve des traces et des manifestations. Au Moyen Âge même, la littérature des fabliaux en porte témoignage ; quelques-uns des thèmes que l'anticléricalisme reprendra ensuite avec complaisance (le moine gourmand, paillard) viennent d'alors. Mais c'est un anticléricalisme bien différent de celui d'aujourd'hui : non seulement il n'est pas irréligieux, mais il accepte une société chrétienne toute pénétrée de l'influence de l'Église. Faut-il pour autant le rapprocher d'une variété originale de l'anticléricalisme contemporain, celui de l'intérieur, prompt à mettre les clercs en garde contre la tentation de déborder de leur ministère ?

La ressemblance avec l'anticléricalisme médiéval n'est qu'extérieure : actuellement, en effet, il se fonde moins sur des réactions d'humeur que sur une notion de la sécularisation de la société et de la distinction des ordres qui est, à tout prendre, plus proche de l'anticléricalisme de l'extérieur. Les deux anticléricalismes s'inscrivent ainsi dans une problématique commune que dominent les mêmes impératifs : liberté de la conscience, séparation de la croyance personnelle et des activités publiques, dissociation de l'Église et de l'État. Depuis le Moyen Âge, l'anticléricalisme a pu s'estomper, il n'a jamais complètement disparu. Un fil continu court à travers les âges, reliant ses formes successives. Un héritage s'est peu à peu constitué de thèmes, de craintes, d'arguments que les générations se sont transmis, chaque siècle ajoutant à ce fonds commun.

Ainsi, au thème médiéval du moine, inspiré des ordres contemplatifs ou mendiants, est venu se superposer au xviie siècle celui du jésuite, promis de Pascal à Eugène Sue à une éclatante carrière littéraire. Près de nous, le mythe de l'Opus Dei rajeunit le thème permanent du religieux menaçant l'indépendance de la société. L'histoire de l'anticléricalisme, de son intensité inégale à travers les siècles, de son contenu est ainsi étroitement associée à l'histoire religieuse, politique et intellectuelle des sociétés.

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  • : président de la Fondation nationale des sciences politiques

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Pour citer l’article

René RÉMOND, « ANTICLÉRICALISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anticlericalisme/