SYLVESTRE ANNE (1934-2020)

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Six décennies durant, Anne Sylvestre a dépeint une galerie de caractères, les a chantés de sa drôle de voix blessée, avec des mots ciselés et des rimes à l’ancienne. Auteure-compositrice, elle aimait « les gens qui doutent », ceux qui « font voguer les incertitudes sur des flottilles de papier ». Femme de caractère, Anne Sylvestre rejetait les paillettes et les sourires obligés. Elle a écrit près de quatre cents chansons « adultes », parmi lesquelles « Lazare et Cécile », « Les gens qui doutent », « Maryvonne », réunies en vingt-quatre albums originaux, et donné plus de trois mille concerts jusqu’en octobre 2020.

Mais, cette mère de deux filles, Alice et Philomène, avait aussi composé Les Fabulettes, dix-huit volumes de chansons pour les petits, soutenues par toutes les écoles de France, et dont les ventes se comptent en millions d’albums. Ce répertoire a souvent occulté le rôle central occupé par Anne Sylvestre dans la chanson française. Or elle répétait inlassablement qu’il s’agissait bien de deux répertoires parallèles. « J'ai commencé à chanter en 1957, expliquait-elle, et dès 1961, je me suis mise à écrire des chansons pour les enfants, par plaisir et pour ma fille. Parce que je voulais retarder la crétinisation… En 1963, pour me faire plaisir, Philips avait accepté d'enregistrer un 45-tours où il y avait “Veux-tu monter sur mon bateau”, “Hérisson”. Je savais ce qui est au centre des préoccupations quotidiennes des enfants, le rôle du vélo, des nouilles... Avec Les Fabulettes, j'ai pu les structurer, leur donner le goût de la liberté, du plaisir de chanter. »

Anne Sylvestre

photographie : Anne Sylvestre

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Si les célèbres Fabulettes d'Anne Sylvestre ont accompagné avec intelligence, humour et poésie des générations d'enfants, elles ne recouvrent qu'un versant du répertoire de cette auteure-compositrice qui a écrit par ailleurs de nombreuses chansons de femme libre, citoyenne et... 

Crédits : Stéphane de Sakutin/ AFP

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Le chemin des mots

Anne-Marie Beugras, dite Anne Sylvestre, naît à Lyon le 20 juin 1934. Sa famille s’installe en région parisienne alors qu’elle est adolescente. Élève d’hypokhâgne et adepte du scoutisme, elle forge son caractère aux Glénans, une école de voile créée en Bretagne en 1947 par deux anciens résistants. En 1955, elle y joue de la guitare, chante autour du feu, et empoche le numéro de téléphone de Michel Valette, le patron du cabaret parisien La Colombe, où elle débute en 1957. Ce lieu accueille alors Serge Gainsbourg, Brigitte Fontaine, Léo Ferré, Jean Ferrat et, en vedette, Hélène Martin et Guy Béart. Cheveux longs et frange sur le front, la jeune Anne s’accompagne à la guitare.

Le style « rive gauche » fait rage. En 1959, Anne Sylvestre sort son premier 45-tours, chez Philips, où Jacques Canetti, patron des Trois-Baudets, exerce les fonctions de directeur artistique. Deux ans plus tard, paraît son premier 33-tours : Anne Sylvestre chante… Tout y est déjà : « Porteuse d'eau », « Maryvonne », « Philomène ». En première partie de Jean-Claude Pascal à Bobino, de Gilbert Bécaud à l'Olympia, puis en solo, partout où le music-hall se crée, Anne Sylvestre est plébiscitée par son public, louée par des artistes tels que Georges Brassens et reçoit des récompenses, notamment, le grand prix du disque de l’Académie Charles-Cros.

Avec la déferlante « yéyé », Anne Sylvestre s’efface, mais elle a le cuir dur. En 1973, après avoir rompu avec Philips puis avec les disques Meys, elle impose un modèle inédit à l’époque en fondant son propre label discographique, les Productions Anne-Sylvestre. Elle triomphe en 1973 au théâtre des Capucines, se retire à nouveau, avant de revenir en 1986 à l'Olympia, puis au théâtre de la Potinière. Elle est adulée au Québec. En 1988, on la voit sur scène dans Gémeaux croisées avec la chanteuse québécoise Pauline Julien, puis au Bataclan à l’occasion de la sortie de son album La Ballade de Calamity Jane (1989).

« Des chansons de femmes au nom d’une femme »

Anne Sylvestre n’est ni une chanteuse « à texte » ni une chanteuse « engagée ». Elle a ses raisons et l’écrit en 1968 dans « Chanson dégagée », une confession sur son enfance qui passe alors inaperçue, tout comme dans « Roméo et Judith », en 1994 : « J'ai souffert du mauvais côté/ Dans mon enfance dévastée/ Mais dois-je me sentir coupable ? » Anne Sylvestre a en effet gardé son secret pendant de longues années : Albert Beugras, son père, qui est aussi celui de Marie Chaix, écrivaine et ex-secrétaire de Barbara, fut le bras droit du collaborationniste Jacques Doriot pendant la Seconde Guerre mondiale. À la Libération, il est condamné à la détention perpétuelle, purge plusieurs années de prison à Fresnes et est finalement libéré en 1953. Marie, à qui son père a légué huit cahiers expliquant son engagement au sein du PPF (Parti populaire français), retrace cette histoire familiale (Les Lauriers du lac de Constance. Chronique d'une collaboration, 1974). Anne, de son côté, restera longtemps silencieuse, nourrissant une détestation viscérale de la droite radicale.

Attachée aux libertés, citoyenne, la chanteuse se montre allergique aux « foules, drapeaux, oriflammes », aux discours populistes et alliances tactiques. On lui doit pourtant « Lazare et Cécile », chanson militante écrite en 1965 en faveur « du droit d’exister sous le regard des autres ». Elle s’oppose à la guerre, qui prive les enfants de père et les femmes d’amants (« Mon mari est parti », 1961, chanson composée en pleine guerre d’Algérie) autant qu’à l’ordre moral. Elle parle de l’homosexualité (« Xavier », 1981, chanson plébiscitée par la communauté homosexuelle). Elle radiographie l’étouffante misogynie (« Une sorcière comme les autres », 1975), décortique le viol (« Douce maison », 1978). « Féministe, oui. C’est la seule étiquette que je ne décolle pas », affirme l’auteure de « Non, tu n’as pas de nom » (1973), chanson écrite alors que le combat se mène pour l’avortement et le droit des femmes à disposer de leur corps.

En 1997, Anne Sylvestre publie un album succulent, Chante… au bord de La Fontaine, seize chansons inventées à partir des Fables de Jean de La Fontaine, qui dénoncent le racisme ambiant, la bêtise et l’injustice.

Accompagnée au piano pendant trente-cinq ans par François Rauber puis Philippe Davenet, elle s’est ensuite entourée de femmes musiciennes. En 2013, elle publie Juste une femme, dont la chanson éponyme est un acte #MeToo avant l’heure.

Anne Sylvestre meurt à Paris le 30 novembre 2020.

—  Véronique MORTAIGNE

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FERRAT JEAN (1930-2010)

  • Écrit par 
  • Alain POULANGES
  •  • 2 252 mots

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Pour citer l’article

Véronique MORTAIGNE, « SYLVESTRE ANNE - (1934-2020) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 14 avril 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/anne-sylvestre/