AFRIQUE NOIRE (Culture et société)Littératures

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Littérature d'expression européenne

Contrairement à une idée reçue, l'Afrique n'a pas ignoré l'écriture : elle en a simplement longtemps limité l'usage et la diffusion. Elle a connu l'alphabet arabe introduit par l'islam ; les missionnaires chrétiens lui ont apporté l'alphabet latin ; elle a élaboré ses propres systèmes d'écriture : à date ancienne, dans les inscriptions berbères du Sahara ; dès l'époque médiévale, pour noter la vieille langue guèze d'Éthiopie ; à partir du xixe siècle, en Sierra Leone ou au Cameroun. Mais la tradition orale répugnait à se soumettre aux contraintes de l'écriture qui casse le rythme de la parole, divulgue les secrets, amoindrit l'efficacité du verbe. Les textes écrits en langues africaines avant le xxe siècle restent pour la plupart d'inspiration religieuse : islamique en Afrique occidentale et orientale, copte en Éthiopie.

Littératures écrites en langues africaines

Isolée sur ses hauts plateaux, l'Éthiopie a gardé le guèze (qui n'est plus parlé à partir du xe siècle) comme langue savante et littéraire, avant que l'amharique ne prenne la relève pour conserver des chants royaux, des traités théologiques, des chroniques dynastiques et, plus récemment, pour composer des romans. Écrit au début du xive siècle, le Kebra Nagast (La Gloire des rois) visait à légitimer les prétentions de la dynastie régnante, qui affirmait prendre son origine des amours de Salomon et de la reine de Saba.

En Afrique de l'Ouest, les lettrés arabisés de Tombouctou écrivent en langue et caractères arabes des chroniques (ta'rîkh) dont certaines ont survécu aux ravages du temps comme aux pillages qui ont suivi la prise de la ville en 1591. Le Ta'rîkh al-Fattâsh de Mahmoud Kati, composé vers 1519, renseigne sur les anciens empires du Ghana, du Mali et du Songhaï. Le Ta'rîkh as-Sûdan, qui date du xviie siècle, relate l'histoire de Kankan Musa (ou Moussa), glorieux empereur du Mali, et évoque les fastes de Tombouctou. Ces œuvres témoignent de la réussite de la civilisation soudanaise du Moyen Âge et montrent qu'un « accord conciliant » s'était établi « entre l'intellectualité arabe et l'âme négro-africaine » (Léopold Sédar Senghor). La tradition des chroniques afro-arabes s'est d'ailleurs continuée jusqu'aux débuts de l'époque coloniale.

Plusieurs langues africaines (le haoussa, le kanouri, le manding, le noupé, le peul, etc.) ont été notées, depuis des dates plus ou moins anciennes, à l'aide de caractères arabes. L'inspiration religieuse domine dans les manuscrits peuls et dans les textes haoussa, l'usage de l'écriture ayant en général été réservé à une classe cléricale. Mais depuis les années 1980, une littérature peule moderne se développe (Yero Dooro Jallo, Histoire de Ndikkiri le guitariste, 1981). De même, dans le monde haoussa, une forme de romans populaires connaît le succès. En Afrique orientale, le swahili est noté depuis plus de trois siècles en caractères arabes et en caractères latins depuis la fin du xixe siècle : une littérature abondante s'y est développée, comprenant des poèmes religieux, des chroniques historiques, des poésies lyriques et, plus récemment, des romans : Shafi Adam Schafi évoque, dans Les Girofliers de Zanzibar (1978), la révolution de 1964 à Zanzibar ; Euphrase Kezilahabi, né en 1944, laisse percevoir, sous l'apparence réaliste de la narration, des préoccupations initiatiques (Nagona, 1990).

Les missions chrétiennes, qui ont introduit l'alphabet latin pour noter les langues africaines et traduire la Bible, ont indirectement favorisé l'éclosion de littératures écrites en langue vernaculaire. C'est particulièrement net dans les trois grandes langues d'Afrique du Sud (le sotho, le xhosa et le zoulou). Le roman de Thomas Mofolo (1875-1948), Chaka (écrit en sotho en 1908, publié en 1925, puis traduit (et adapté) en anglais en 1931, devenu un des grands classiques de la littérature africaine), donne, malgré le prosélytisme chrétien de l'auteur, une image fascinante du chef zoulou et de la grandeur de la culture ancestrale. En xhosa, S. E. K. Mqhayi évoque dans un roman (La Case des jumeaux, 1905) la vie de cour à l'époque précoloniale ; A. C. Jordan se détache de l'influence chrétienne pour glorifier les valeurs traditionnelles de la vie tribale (La Colère des ancêtres, 1940). L'écrivain zoulou W. Vilakazi a inventé en 1935 une poésie moderne, résolument différente du chant de louange de la tradition ; son recueil Amal'Ezulu (Horizons zoulous) élève, en 1945, un grand cri de protestation contre la condition faite aux Noirs en Afrique du Sud.

Langues européennes et littératures africaines

Les circonstances de l'histoire ont imposé aux Africains l'usage de langues européennes introduites par la colonisation : l'anglais, le français, le portugais et, dans une moindre mesure, l'afrikaans, l'espagnol, l'italien ou le latin. Dès le xviiie siècle – et même bien avant, puisque la dédicace du Don Quichotte, en 1605, fait allusion au « nègre Juan Latino », d'origine africaine, professeur de latin à Grenade et auteur de poésies latines académiques et érudites –, des Négro-Africains ont utilisé ces langues européennes pour porter témoignage sur la condition qui leur était faite. Esclaves ou anciens esclaves ont raconté leur destinée sous forme d'émouvants plaidoyers contre la traite, ou bien ils ont composé d'agréables poèmes dont la forme recherchée venait contredire la réputation de barbarie qu'on leur faisait. L'abbé Grégoire a dressé le bilan de cette activité intellectuelle dans un ouvrage, De la littérature des nègres, qu'il publie en 1808 pour soutenir son combat en faveur de l'abolition de l'esclavage.

C'est tout naturellement au sein des sociétés coloniales américaines (des États-Unis aux Antilles, du Brésil en Haïti) que se développe une première littérature négro-africaine en langues européennes. En Afrique même, on ne peut guère citer que quelques précurseurs : Léopold Panet, métis de Gorée, qui publie en 1850 le récit de sa traversée du Sahara occidental, ou l'abbé Boilat (1814-1901), autre métis sénégalais, dont les Esquisses sénégalaises (1853) procurent un riche tableau du Sénégal au xixe siècle.

Le prix Goncourt attribué en 1921 au Batouala de l'Antillais René Maran (1887-1960) marque une date essentielle. Sous-titré « Véritable Roman nègre », l'ouvrage, qui aurait pu s'inscrire dans la ligne du « roman colonial », suscita la réprobation scandalisée d'une partie de la presse : c'est que René Maran, en se contentant de décrire la vie de ses personnages, habitants d'un petit village des rives de l'Oubangui (dans l'actuelle République centrafricaine), en les faisant parler selon leur mouvement [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite de l'université de Savoie, chercheur au laboratoire Langages, langues et cultures d'Afrique noire (Llacan), U.M.R. 8135 du C.N.R.S.
  • : professeur à l'université de Paris-XIII
  • : professeur de portugais à l'université de Paris-III-Sorbonne nouvelle

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Pour citer l’article

Jean DERIVE, Jean-Louis JOUBERT, Michel LABAN, « AFRIQUE NOIRE (Culture et société) - Littératures », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 26 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/afrique-noire-culture-et-societe-litteratures/