Pour l'action comme pour la connaissance, la « matière » est toujours première. Première dans ses mixtes et ses confusions, lorsqu'elle résiste aux projets de façonnage ; première dans sa présence originelle, dès qu'apparut le projet d'une construction intelligible du monde. Mais, avant même que soient déclarées ces deux ambitions de conquête, la matière, diverse et multiple, est déjà là sous l'aspect du corps pâtissant, chair corruptible dont les intimes dérangements brisent net les élans de l'âme.
La sérénité requise du physicien ou du chimiste qui règle ses expérimentations sur les exigences d'un savoir méthodique, pour retenir, au plus près du concept de matière, les effets observables de ses manipulations, cette sérénité est bien le fruit d'une double ascèse, d'un double effort d'épuration qui converge en un lieu aussi éloigné du confus et du mixte donné que des grands mythes de genèse dont le système des causes est un avatar distingué. Mais encore la matière ainsi domptée fut le produit d'une hygiène culturelle qui dénonçait la primauté du corps pâtissant, en décrétant un ordre de la raison. Sans doute les progrès réels et imaginaires de l'art de guérir y eurent leur part – Descartes se voue à la médecine, s'étant vu grisonnant, tout en invoquant le coût des expériences de mécanique ! Entre déclin du corps et mur d'argent, les mécomptes, les écarts et les suspens dans la quête d'une maîtrise raisonnée de la matière ont de quoi exciter la sagacité des analystes. Reste que, dénouant les liens de la matière et du mal, les travaux et les succès de la physique expérimentale contrariaient l'autorité morale et apologétique des Églises, même si leurs ministres s'y référaient dans l'intention de préserver les âmes des équivoques de la matière. Au demeurant, les entreprises de cette physique eurent pour effet de frayer les voies d'un déisme entaché de sensualisme dont le « matérialisme » de Diderot fut l'un des plus entraînants.
Délivrer la matière de la confusion de ses […]
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