2. La question des limites
En ces affaires, bien moins simples qu'il n'y paraît dans leurs résumés scolaires, croyance et mystification ont parties liées sous la vêture des rationalisations. Les premières audaces des physiologues ioniens s'entrechoquent encore dans les disputes foisonnantes des clercs médiévaux. Pendant des siècles, toute spéculation à propos de la matière n'a cessé de buter et de se compliquer sur l'article de l'atomisme, partant sur le corps d'arguments requis pour composer la doctrine des éléments avec les hypothèses sur la divisibilité à l'infini. En peu de mots, il s'agit de décider s'il existe une limite à un processus réitéré de fragmentation en deçà de laquelle, nécessairement, une substance change de nature. Question, au vrai, non mineure : on la trouve formulée par Aristote ; elle dérangera les scolastiques ; elle compliquera étonnements et disputes sur le fait du mystère eucharistique.
« Le nécessaire dans les choses naturelles » est, pour Aristote, « ce qu'on énonce comme leur matière et ses mouvements » ; dans le même chapitre final de sa Physique, le philosophe écrivit que « le nécessaire est, en un sens, à peu près de même espèce dans les mathématiques et, d'autre part, dans les productions de la nature ». Ses précautions oratoires, d'une prudence quasi navrée, trahissent un désir tenace mais impuissant de rapprocher, assimiler, voire identifier les deux genres de nécessité vers quoi s'efforce, ou devrait s'efforcer, la connaissance. Or, pour la nécessité mathématique, nulle grandeur continue ne se compose d'indivisibles, tandis que la matérialité à des limites ; Aristote le dit expressément, à propos du sarkos, de la chair, dont « le volume est borné, en grand et en petit » (Physique, I, iv). Les commentateurs médiévaux, dans leur majorité, adopteront ce parti ; Thomas d'Aquin le revêt de la notion de « forme substantielle », propre à chaque corps naturel ; la quantitas, en l'occurrence le volume, n'est que l'un des accidents de cette forme ; ell […]
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