2. Le mal comme défi à la raison
Mythologies et poétiques ne sauraient donc être rejetées hors de la pensée, puisque le langage de l'imaginaire cache et révèle un métalangage, qui vient d'être sommairement déchiffré et qui formule le problème dans sa rigueur abstraite ; le mal sous toutes ses formes, malheur irréparable, crime inexpiable, contradiction des valeurs, fatalité de la mort qui – summum jus et summa injuria – égalise toutes les inégalités, ce mal ne devrait pas être, et cependant il ravage l'existence. La philosophie, dont la fonction est d'assumer puis de dissoudre, si elles sont de faux problèmes, ou de résoudre, si elles sont de vraies questions, les antinomies de l'existence humaine, et de remplir cette tâche par les seules ressources de la raison humaine, n'a pas manqué de s'éprouver elle-même en affrontant les antinomies que soulève la réalité du mal. Les doctrines sont multiples selon les âges et les cultures, mais les techniques de solution – du stoïcisme à l'hégélianisme en passant par le rationalisme des théologies classiques – relèvent partout des mêmes démarches fondamentales et du même type de discours : à partir d'une proposition majeure, considérée comme évidence première et qui identifie l'être et le bien, ce discours situe le mal par rapport au bien, en fait un moyen ou un moment dans le déploiement d'un être qui en lui-même est valeur, et, à force de relativiser et d'exténuer le mal, tend à le confondre avec un manque et une absence ; et, en effet, si le bien est l'être, en quoi le contraire de l'être pourrait-il se distinguer du néant ? Mais alors la solution du problème et sa dissolution risquent d'apparaître comme une seule et même chose.
• Les formes classiques du discours rationaliste
La sagesse antique, en proposant des figures de sagesse, pensables et praticables, a donné les premiers modèles, achevés dès l'origine, de mises en forme d'un discours réduisant l'angoisse devant le mal comme la clarté du jour efface un mauvais rêve : on avanc […]
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