L'œuvre d'Aragon est l'objet d'un malentendu que son auteur semble favoriser à plaisir. Lui-même a très tôt relevé, comme un trait constitutif de sa personnalité, qu'on ne saurait l'estimer entièrement : « À chaque instant je me trahis, je me démens, je me contredis. Je ne suis pas celui en qui je placerai ma confiance » (« Révélations sensationnelles », in Littérature 13). On peut articuler cette contradiction intime à la notion par laquelle il a tenté de résumer son esthétique : le mentir-vrai, qui joue dans les deux sens ; car la passion de la communication sincère en direction du plus grand nombre se double toujours en lui d'une inverse et irrépressible disposition à la complication, au déguisement ou au théâtre, comme l'indique le dernier titre de son œuvre romanesque. Cette « double postulation simultanée », pour citer Baudelaire dont son dandysme le rapproche, a de quoi fasciner autant qu'irriter ; l'ampleur démesurée de son œuvre – plus de quatre-vingts volumes en soixante années – ne peut se comparer qu'à celle de Hugo, par rapport auquel il fit à la fois mieux (si l'on attend de l'écrivain la critique des pouvoirs propres de son écriture), et moins bien (si on l'évalue selon la force de son message ou selon sa capacité prophétique). De tous les enseignements d'Aragon, on retiendra en effet qu'il inculque d'abord à son lecteur la diversité de la personne humaine ou, d'un titre majeur, son mouvement perpétuel. À chaque nouvelle étape de son existence passionnée, ses adversaires, qui furent nombreux, eurent beau jeu de lui opposer ses propres textes : lui-même a répondu qu'on ne saurait le comprendre sans dater avec précision chacun de ses écrits. Comme s'il avait voulu par là renvoyer les contradictions fécondes de son œuvre et de sa personne à celles, plus larges, d'un monde ou d'un siècle avec lequel, selon Blanche ou l'oubli, le romancier fait l'amour.
1. Un merveilleux printemps
Né le 3 octobre 1897 à Paris d'un père (le député Louis Andrieux, un temps ambassadeur à Madrid) qu […]
… pour nos abonnés, l'article se prolonge sur 6 pages…



