4. L'acteur tragique
Déchirée entre des passions contradictoires, cette création converge malaisément, et côtoie souvent une dangereuse destruction. L'écrivain lui-même semble s'y perdre, ou du moins s'y chercher ; égarant Aragon, aux identités fuyantes, où ses détracteurs ne voient que duplicité et dissimulation. Sa quête toujours relancée d'unité et de clarté passe par plusieurs enfers, individuels ou collectifs : Aragon fit deux guerres, sans compter la guerre froide, et il se battit aussi jusqu'à la fin pour savoir, selon le beau titre du livre de François Taillandier, « Quel est celui qu'on prend pour moi »...
Sa propre dislocation appelle le ravage amoureux qui ne peut nullement l'apaiser, au contraire : « Il n'est plus terrible loi / Qu'à vivre double », résume un distique du Fou d'Elsa. Mais si l'amour aragonien ravive ou aggrave d'intimes blessures, cette passion toujours relancée lui donne aussi un don de compassion, ou la faculté de percevoir et d'exprimer mieux que d'autres les fractures des individus et d'un siècle.
En embrassant avec une fureur égale l'amour et le communisme, Aragon écartela sa vie, et s'exposa aux plus vives contradictions. Il s'enfonça plus loin que d'autres dans l'appareil du parti, et dans la fournaise appelée stalinisme, là où la parole individuelle n'a plus cours, où la conscience morale se trouve tôt ou tard humiliée au nom de l'organisation. Car Aragon, à la différence de la plupart des écrivains qui ne se risquent pas dans de tels parages, se voulut le soldat d'une cause qui dépassait absolument l'individu. Il donna et reçut dans cette mêlée des coups assez rudes : « Et tant pis qui j'écrase et tant pis qui je broie » écrit, dans Le Roman inachevé, celui qui eut assez d'abnégation ou de folie pour se broyer lui-même. Son goût de la chose militaire va dans le même sens, et risque de rendre plusieurs de ses textes anachroniques en notre époque d'individualisme triomphant ; mais c'est qu'Aragon fut lui-même ce soldat qu'on promène, qu' […]
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