5. L'énigme Aragon
Quelles que soient les circonstances par lesquelles on éclaire les développements successifs de cette œuvre, son lecteur ne pourra que butter pour finir sur le sentiment lancinant d'une énigme. (« Moi le Sphinx d'au delà / Les Thèbes futures »). Lui-même rappelle, au seuil de son Œuvre poétique : « Que parole en grec est le radical d'énigme [...]. Et c'est l'injustice, la merveilleuse injustice d'autrui que je demande aujourd'hui. La parole, ainos, en réponse à l'énigme par moi à moi-même posée. »
La première énigme concerne l'exceptionnelle fidélité de son engagement politique (servons-nous de ce mot commode, même s'il le récuse), qui le poussa à défendre, à couvrir l'inexcusable, le stalinisme. À cet égard, quelques textes apologétiques ne se relisent pas sans malaise, comme sont gênants ses silences ou ses digressions, sa trop grande habileté dans l'esquive. Mais il convient toujours de dater les écrits ; cette obstination qui le mena plusieurs fois à nier ou à falsifier l'évidence, comme fit également Sartre, est l'envers de son désir passionné de servir, ou de ce que lui-même appelait son sens des responsabilités ; de toutes ses forces Aragon désira excéder la littérature pour agir sur l'Histoire, et il savait ne pouvoir le faire hors d'un appareil, ni par sa seule écriture. Au contraire d'intellectuels « engagés », mais qui pouvaient à tout moment reprendre leur signature au nom des droits imprescriptibles de l'individu, lui se voulut militant, c'est-à-dire soldat, solidaire d'un parti et d'un nous organique. À partir de son adhésion au P.C. en 1927, sa conviction la plus ancrée fut que l'individu n'est qu'une poussière dans l'œil ou le maelström de l'Histoire ; et s'il consacra une grande part de son activité des années 1930, comme journaliste et militant, en France et en Europe, à organiser les luttes antifascistes et à infléchir la politique (pas seulement culturelle) de son parti, le leitmotiv de la critique de l'individualisme inspire également, très direct […]
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