Dans le devenir des idées, certaines œuvres paraissent des jalons privilégiés et ont une portée qui leur donne le statut d'« événements ». L'Essai sur l'entendement humain du philosophe anglais John Locke est de celles-là. Paru en 1690, constamment réédité, l'Essai était devenu, dès 1692, l'ouvrage de base de l'enseignement philosophique au Trinity College de Dublin. Au siècle suivant, la philosophie des Lumières lui faisait un accueil enthousiaste. Selon Voltaire, « jamais il ne fut peut-être un esprit plus sage, plus méthodique, un logicien plus exact que Locke ; cependant, il n'était pas un grand mathématicien ». L'allusion est lourde de sens. Descartes est un grand mathématicien et son œuvre est également un événement décisif dans l'histoire des idées. Avant Locke, il a amorcé le renouveau d'une pensée où les idées claires et distinctes doivent remplacer le discours simplement vraisemblable, toujours suspect de n'être qu'une vaste logomachie. Or, le Discours de la méthode et les Méditations ont donné congé à la philosophie scolastique, respectivement en 1637 et en 1640. C'est donc seulement un demi-siècle après son illustre prédécesseur que Locke s'exprime, et on peut supposer qu'il le fait largement contre Descartes. En effet, on ne se pose qu'en s'opposant, et le voisinage historique des deux philosophes justifie l'hypothèse d'un anti-cartésianisme de Locke, plus ou moins conscient, plus ou moins explicite.
1. L'opposition à Descartes
N'y aurait-il pas au départ une différence fondamentale de « tempérament philosophique » entre Descartes et Locke ? On a souligné le caractère essentiellement politique de la pensée du second. L'Essai (Essay Concerning Human Understanding) est un ouvrage de maturité. Locke, né à Wrington dans le Somersetshire, a alors beaucoup voyagé et, aux côtés du comte de Shaftesbury, a vécu de près les révolutions et tentatives de révolutions contre les Stuart, les disgrâces et les retours de faveur dans l'Angleterre agitée de ce temps. Avant son Essai, Locke a produit ses fam […]
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