Face à la vie et à l'œuvre d'Henri Matisse, l'histoire de l'art a forgé le cliché durable d'un artiste ambivalent. D'abord, au début du xxe siècle, le révolutionnaire, instigateur du fauvisme, initialement méprisé en France ; ensuite, le peintre d'un bonheur de vivre douceâtre servant, après les premières avant-gardes abstraites des années 1910, l'exigence dominante d'un retour à des valeurs académiques. Or son œuvre même a pour fondements la perméabilité des espaces, leur communication et, par l'épanchement de la couleur, la transgression des limites sur lesquelles repose le système de représentation classique. À ce titre, la peinture de Matisse entretient une relation ambiguë avec l'abstraction, vers laquelle elle tend et à laquelle elle résiste. La défiance que suscite toujours sa peinture souligne, en outre, la persistance des interrogations que pose son art, dont la portée dépasse le cadre hagiographique traditionnel.
1. Réception critique
Henri Matisse, sa vie, son œuvre. Que signifie au juste une proposition si familière ? Faut-il s'aventurer dans une suite d'anecdotes chronologiquement ordonnées de sa naissance au Cateau-Cambrésis (Nord) en 1869 à sa mort, à Nice, en 1954, et miraculeusement superposées aux multiples facettes d'une œuvre qui traverse un demi-siècle ? Faut-il, pour justifier la prédominance de la couleur dans son art, dénombrer ses fréquents séjours au bord de la Méditerranée et s'intéresser à l'influence de Collioure où il passe notamment l'été de 1905 en compagnie de Derain, ou à celle de Tanger, qu'il visite en 1911-1912 et en 1912-1913 ? Faut-il enfin décrire le Matisse avant-gardiste du début du xxe siècle, longtemps exécré, ou le peintre du retour à l'ordre qui fut, dès après la Première Guerre mondiale, récupéré par une France qui réagit aux excès de l'art moderne ? Sont-ils incompatibles ?
La vie et l'œuvre du peintre racontent aussi l'histoire des regards qui s'y posent ou s'en détournent. À sa mort, un seul ouvrage d'importance avait été publié sur l'artiste, en […]
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