6. Dessiner dans la couleur
Tardivement, tandis qu'il s'installe à Vence, la pratique du papier découpé, inaugurée en 1943 avec la conception de Jazz (dont le titre original devait être Le Cirque), relance le travail de Matisse sur les relations qu'entretiennent la ligne et la surface colorée, travail qui culmine dans le projet décoratif de la chapelle Notre-Dame-du-Rosaire, achevé en 1951. Il ne s'agit plus seulement de contredire l'ordre classique réclamant la primauté du dessin sur la couleur. Dès le Bonheur de vivre en 1905-1906, Matisse avait renversé cette convention en colorant le cerne prononcé de certains personnages. Cette fois, il s'agit de fondre ces deux pôles traditionnellement séparés : « Au lieu de dessiner le contour et d'y installer la couleur – l'un modifiant l'autre – je dessine directement dans la couleur, qui est d'autant plus mesurée qu'elle n'est pas transposée. » Cette simplification, concluait le peintre, « garantit une précision dans la réunion des deux moyens qui ne font plus qu'un ». Prolongeant un procédé de gravure de la ligne dans la couleur que certaines toiles permettent d'observer et qui rappelle les dernières œuvres de Gustave Moreau, la découpe pénètre physiquement, et directement dans la masse colorée. Dans Nu bleu III (1952), par exemple, cette découpe agit avec une ambivalence telle qu'il devient difficile de dissocier le fond et la forme, l'un et l'autre s'égarant dans les glissements extrêmement fluides entre le blanc comme support et son activation comme contour.
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