8. Un art du futur
Dans les années 1970, la résistance du peintre américain Brice Marden devant Les Marocains était révélatrice des problèmes que ne cesse de poser un tel tableau : « Je n'ai jamais pu comprendre Les Marocains – avouait-il. Je trouve que c'est une peinture effroyable. [...] Ça ne fonctionne pas spatialement ; la composition ne fonctionne pas dans la structure d'ensemble du tableau. » On pourrait, en effet, affirmer que la composition et l'espace du tableau ne « fonctionnent » pas en termes purement formels. Mais, chez Matisse, ces exigences formelles sont infléchies par le travail du souvenir et réciproquement. La difficulté que nous avons à articuler entre elles les parties distinctes de l'espace (le café et les personnages, les pastèques et les coloquintes, la casbah), les différents registres d'abstraction qui rendent leur reconnaissance douteuse, l'ambivalence entre la profondeur et le plan, la temporalité qui affecte l'espace : tout cela rend, en effet, le tableau de Matisse « incompréhensible ». Son étrangeté est intolérable. Il faudrait admettre, avec Roger Fry qui reconnaissait indéniablement dans les pastèques et les coloquintes des musulmans enturbannés prosternés sur un tapis de prière, que « Matisse a bien trop de sérieux pour se complaire aux sottes mystifications ». Pour sa part, ce peintre qui disait bien « vouloir plaire », n'hésitait pas à déclarer sur un ton messianique, quelque peu étranger à la normalité à laquelle on l'a réduit : « Je sais bien que c'est bien plus tard qu'on se rendra compte combien ce que je fais aujourd'hui était en accord avec le futur. »
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