3. Une esthétique de l'échange
Cette communication subreptice entre deux espaces esthétiques et culturels antinomiques – celui de la tradition occidentale et celui d'un Orient d'où vient la révélation – est caractéristique de son esthétique de l'échange et de la fusion.
Certes, Matisse n'est pas, selon ses propres termes, un révolutionnaire par principe mais, dès le début de sa carrière, sa fréquentation de l'Académie des beaux-arts, à Paris, l'incite à se méfier des principes. De Gustave Moreau, dont il fréquente l'atelier de 1895 à 1898, il garde ainsi le souvenir d'« un homme cultivé, qui incitait ses élèves à considérer toutes les sortes de peintures, tandis que les autres professeurs n'avaient en tête qu'une période, qu'un seul style – celui de l'académisme contemporain – c'est-à-dire le leur, résidu de toutes les conventions ».
Parallèlement à cet enseignement en marge des dogmes officiels, Matisse débute comme copiste au Louvre. Or, estimera-t-il rétrospectivement, c'est précisément la renommée qu'il acquiert alors qui l'incite à opérer une rupture : « Au Louvre, quand je fréquentais et y copiais, tout en travaillant des choses personnelles dans mon atelier, je faisais facilement l'image ou je croyais la faire. Mais c'était l'image des autres, l'image transmise par mes prédécesseurs. J'étais extrêmement peu dedans ou même pas du tout. [...] C'est le succès qui m'a fait réagir, car il ne me paraissait pas mérité. » Ainsi, au-delà de la morale qui justifie sa réaction, l'imitation au carré (de la réalité par l'art, et de l'art par l'art) à laquelle se confronte le copiste a, semble-t-il, conduit le peintre à douter de l'un des fondements du système de représentation classique : l'exclusion mutuelle de l'espace de la réalité (la sienne, celle du modèle) et de l'espace de l'art.
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