5. Émancipation de la couleur
Matisse concevait lui-même son art dans la continuité d'une tradition transgressive : « De Delacroix à Van Gogh et principalement à Gauguin en passant par les impressionnistes qui font du déblaiement et par Cézanne qui donne l'impulsion définitive et introduit les volumes colorés, on peut suivre cette réhabilitation du rôle de la couleur, la restitution de son pouvoir émotif. » À cette fin, comme le souligne Jean-Claude Lebensztejn, le fauvisme tendait à renverser « [une] hiérarchie d'ordre éthico-religieux [qui] règle le rapport du dessin et de la couleur. Le dessin est l'âme, la morale de la peinture (« la probité de l'art » [écrivait Ingres]) ; la couleur en est la physique, le corps. [...] La suspicion où est tenue la couleur relève de l'interdit jeté sur le corps, c'est-à-dire, en dernière instance sur le sexe ». Cependant, précisait Matisse, l'avalanche de couleurs seule de La Danse (1909-1910) ou du Rideau jaune (1915) reste sans force. Dans la spectrale Vue de Notre-Dame (1914) ou dans Le Coup de soleil dans l'allée de Trivaux (1917), l'émancipation de la couleur ne peut se réaliser sans s'arroger la fonction constructive du dessin car, explique Matisse, « la couleur n'atteint sa pleine expression que lorsqu'elle est organisée, lorsqu'elle correspond à l'intensité de l'émotion de l'artiste ».
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