Le mot « grâce » et la réalité qu'il désigne ont une importance centrale dans la vie de l'humanité, et particulièrement dans l'histoire et la théologie chrétiennes. S'il est vrai que tout homme souffre d'un sentiment diffus et non expliqué de culpabilité, la grâce serait la parole, la thérapie, le changement radical de climat psychologique qui l'en délivrerait ; s'il est vrai, selon Kafka, que la vie de chacun ressemble à un procès sans autre issue possible que la condamnation capitale, et que l'individu est fatalement écartelé entre ce qu'il est et les valeurs qu'il reconnaît, entre sa vie et son idéal, entre son comportement et les maîtres mots de la société dans laquelle il vit, la grâce serait le verdict inattendu, renversant l'ordre logique des choses et permettant à celui qui en est l'objet de recommencer à vivre comme innocent ; s'il est vrai, enfin, dans l'univers religieux, que, pour la plupart des familles spirituelles, le problème central est celui de l'expiation ou de la réconciliation entre la divinité et son adorateur, si les rites de purification de celui qui est souillé, les sacrifices dans lesquels une victime sainte meurt en lieu et place du pécheur, en un mot si la médiation entre le dieu irrité et la communauté fautive ont, dans le monde entier, une telle importance, la grâce serait l'acte qui efface, d'un coup, tout le contentieux séparant le ciel de la terre, et qui permet au croyant une nouvelle existence avec, devant lui, la page vierge d'une vie miraculeusement rénovée.
De nombreux usages et tournures de langage viennent confirmer cette importance de la grâce et la nostalgie qu'en conserve tout homme : c'est, par exemple, le « droit de grâce », privilège de chefs d'État agissant au nom de la nation hypostasiée, dans les pays qui ont encore conservé l'usage barbare de la peine de mort et de l'exécution capitale ; c'est implicite dans l'expression populaire : « Il n'y a pas de pardon », indiquant que tout se paie et que la justice immanente est […]
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