3. Les aléas d'un couple exécutif
L'harmonie entre les deux hommes, réelle dans un premier temps, repose sur une division du travail bien rodée : au président, la politique étrangère et le prestige mondial de la France ; au Premier ministre, « l'intendance », c'est-à-dire les affaires économiques et sociales. La politique intérieure conçue à Matignon est ainsi subordonnée aux objectifs d'indépendance et de puissance nationales fixés par le président : politique industrielle active, aménagement du territoire avec la création de la Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (D.A.T.A.R.), relance du bâtiment avec la construction de nombreux logements, agrandissement des infrastructures scolaires. Le général se réserve cependant le droit d'infléchir les choix de Matignon, quand il impose le plan « libéral » Pinay-Rueff de lutte contre l'inflation.
La reconduction de Pompidou à son poste lors du second mandat du général le place dorénavant en position de dauphin. Le nouveau poids politique acquis par le Premier ministre introduit un déséquilibre à la tête du couple exécutif, et les premières tensions voient rapidement le jour. De Gaulle songe déjà à le remplacer après les élections législatives de 1966, mais c'est l'épisode de Mai-68 qui aura définitivement raison de l'alliance entre les deux hommes. En l'absence du général, disparu sans prévenir Matignon, Pompidou assume la direction des affaires, fait rouvrir la Sorbonne et conclut les accords de Grenelle avec les syndicats. Mesurant le désarroi des provinces face à la révolte étudiante et au mouvement ouvrier, il impose la dissolution de l'Assemblée nationale contre l'hypothèse d'un référendum envisagée par de Gaulle. Le président, contraint de suivre la sortie de crise indiquée par son Premier ministre, ne le lui pardonnera pas, d'autant que les élections de juin 1968 confirment les vues de ce dernier. La nouvelle formation gaulliste, l'Union des démocrates pour la République (U.D.R.), remporte une victoire triomphale et Pompidou lui-même est élu dans le Cantal. La popularité grandissante du Premier ministre commence à faire de l'ombre au président. Le 10 juillet 1968, Pompidou est placé en « réserve de la République » et remplacé par Maurice Couve de Murville. Cette disgrâce ne le prive pas d'un grand poids politique dans la majorité et dans l'opinion, et il ne fait dorénavant pas mystère de ses aspirations à une « destinée nationale ».
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