Vers les années 1950, la tragédie ressuscite avec Eugène Ionesco, Samuel Beckett, Jean Genet. Presque inconnu jusqu'en 1956, Ionesco a vu, dix ans plus tard, au cours de la saison 1966-1967, cinq au moins de ses pièces jouées à Paris, dont une au Théâtre de France et une autre à la Comédie-Française. La Cantatrice chauve, à l'affiche du théâtre de la Huchette pendant près de quarante ans, détient le record absolu de la longévité à Paris. Hors de France, les représentations se multiplient. La fameuse « prolifération ionescienne » envahit peu à peu les théâtres. À quoi tient cette réussite ? À un critique anglais qui l'accusait de formalisme, Ionesco riposta que « renouveler le langage, c'est renouveler la conception, la vision du monde » ; qu'il reprend possession des grands mythes ancestraux, des archétypes qui ont fait la profondeur d'Eschyle, de Shakespeare... et qui ne peuvent se révéler qu'après la mise à mort des stéréotypes de la vie petite-bourgeoise. Saine démolition qui prélude à l'édification d'œuvres puissantes.
1. L'occultation d'un dramaturge
Eugène Ionesco est né à Slatina, en Roumanie, en 1912, d'un père roumain et d'une mère française. Dès 1913, sa famille s'installe à Paris, et sa première langue est le français. À trois ou quatre ans, on l'emmène au Luxembourg voir Guignol : tous les enfants rient aux éclats, lui demeure comme interdit. « Ma mère s'inquiétait... j'étais fasciné. » À dix ans, il écrit un petit scénario : « J'imaginai un goûter d'enfants, troublé par les parents mécontents de constater du désordre. Les enfants, rendus furieux, cassaient la vaisselle, jetaient les parents par la fenêtre et finissaient par mettre le feu à la maison. »
En 1925, il revient en Roumanie où, à partir de 1929, il prépare une licence de français. Il fait ses délices d'Alain-Fournier, « maître de mon adolescence rêveuse et poétique », et de Valéry Larbaud ; ses premiers poèmes révèlent l'influence de Jammes et de Maeterlinck. Il publie des articles où se font jour les thèmes […]
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