4. La tentation moralisante
Il est curieux de constater que c'est peu après ses plus violentes attaques contre Brecht et son théâtre social (1956) que Ionesco s'orienta lui-même vers un théâtre de dénonciation sociale. Cette tentation apparut avec la création d'un personnage qui fait penser à Charlot, Bérenger, dans Tueur sans gages (1959) et surtout avec Rhinocéros. C'est cette dernière pièce qui fit accéder son auteur aux « grands théâtres », et l'on peut se demander si les éloges qu'elle reçut ne présentent pas parfois un caractère inquiétant. « Une pièce d'Ionesco entièrement compréhensible », titrait le Times ! Ionesco avait vécu, en 1937-1938, la montée du fascisme chez un nombre croissant de ses amis roumains : un virus mystérieux s'infiltrait en eux, ils changeaient, la communication devenait impossible (toujours le vide menaçant dans le langage !). Dans la pièce, cette maladie est la « rhinocérite » qui gagne peu à peu toute la ville (toujours la prolifération !). Tous, collègues, amis, femme aimée, se transforment en rhinocéros (on reconnaît le thème kafkaïen de la métamorphose). La rhinocérite, c'est d'abord, historiquement, le nazisme ; mais la portée symbolique de la pièce est plus ample : tous les totalitarismes sont visés (les Russes ont renoncé à monter la pièce sur le refus d'Ionesco de la retoucher). Bérenger demeure, à la fin, seul humain, après des flottements et le dit, dans un finale peu rhétorique, où chancelle un humanisme mal assuré (il subsiste une distance entre ce qu'est le personnage et son langage : plaisant reproche !). Cependant, grâce à l'extraordinaire transposition concrète de tout totalitarisme montant, aux parodies de la logique, à la découverte angoissante de la solitude, c'est-à-dire à tout ce qui fait le meilleur d'Ionesco, la pièce demeure.
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