3. La prolifération ionescienne
Déjà, dans La Cantatrice chauve, les lieux communs s'entassaient à une vitesse croissante, l'asphyxie gagnait ; on courait au néant à une cadence de plus en plus folle. Cette prolifération des mots-objets et, dans les pièces suivantes, des objets eux-mêmes constitue l'une des hantises les plus profondes de l'auteur. Dans Les Chaises (1952), un couple de vieillards solitaires attend, avec l'espoir que cette venue donnera un sens à sa vie, d'imaginaires invités. Seul le nombre des chaises va croître de plus en plus vite ; elles envahissent la scène, bloquent les vieux, qui bientôt meurent. Cette prolifération matérielle cerne violemment la solitude humaine, rappelle à l'homme qu'il va devenir objet à son tour. Elle fait éclater « l'absence de Dieu, l'irréalité du monde, le vide métaphysique. Le thème de la pièce, c'est le rien » (Ionesco). Ce cauchemar ne cessera plus guère de révéler sa puissance : dans Amédée (1954), un couple a tué son amour, et le cadavre grandit de plus en plus vite, envahit la maison, la rue... (comme pour beaucoup de pièces, le point de départ, dans l'esprit de Ionesco, fut un rêve) ; dans Victimes du devoir (1953), dans Rhinocéros (1958), dans La Soif et la Faim (1964), cette hantise demeure présente et impose chaque fois un rythme très particulier : après un départ un peu lent, tout s'accélère, et le monde familier devient méconnaissable (en particulier dans Rhinocéros).
Vide et prolifération sont les deux faces d'une même réalité, l'absence. Pour combler le vide angoissant qui nous entoure, il n'est pas de plénitude. Alors il faut entasser du bric-à-brac, entasser avec hystérie, jusqu'à l'épuisement et la chute : ces accumulations, ces proliférations monstrueuses se résolvent enfin dans le néant, qu'il s'exprime par la lévitation clownesque d'Amédée ou, plus directement, par la mort, comme dans Le roi se meurt (1962) où il s'agit d'une prolifération de fissures et d'éparpillements.
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