La notion d'échec s'entoure d'un halo douloureux. Chacun y investit le cerne de ses propres ecchymoses intérieures, chacun s'y sent subtilement concerné. C'est dire que, d'emblée, l'échec diffère de l'insuccès qui, comme le notait Pierre Janet, ne désigne que le fait extérieur réduit à ses lignes objectives. L'insuccès peut être mince et l'échec douloureusement ressenti. C'est que l'échec s'inscrit dans la perspective vitale d'un sujet ou d'un groupe ; il est l'échec de quelque chose ou de quelqu'un, l'avortement d'un projet, une petite mort quotidienne qui s'insinue dans le vécu. Pour Janet, l'insuccès ne nous serait même pas connu si nous n'objectivions pas là les conditions plus ou moins organisées de l'échec. On pourrait objecter que l'insuccès révèle l'échec du sujet : on ne saurait s'élever au-dessus de cette zone d'implications réciproques où le sujet, face au monde, lit dans l'événement le signe de ses intentionnalités profondes, conscientes ou non. La manie du succès à tout prix, comme le suggère Jean Lacroix, ne fait que masquer le sentiment de l'échec. Bien souvent, pourrait-on ajouter, l'édification laborieuse du personnage masque l'échec de la personne. Tout notre projet est vidé à la base par la prétention au succès de surface, qui méconnaît à la fois le sens véritable de l'intention vitale et sa fragilité essentielle.
Il ne suffit pas de dire que nous avons des intentions, car toutes nos intentions impliquent et signifient que nous sommes « intention », et par là même impliqués dans le projet d'un monde dont nous savons les retombées. Les « conduites d'échec », que cerne la psychopathologie, réduiraient les choses à une analyse dérisoire, si la phénoménologie même de l'échec n'ancrait son intention profonde – et double, et déchirée – dans l'être même du monde qui la porte et tente de l'acculer à son propre dépassement.
1. Les conduites d'échec
Dans sa Psychopathologie de l'échec, René Laforgue tente de cerner les aspects cliniques du syndrome d'échec. Par là même, […]
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