10. Un changement dans la relation œuvre-auteur-spectateur
L'interactivité associée au temps réel donne à l'art numérique, quelles que soient ses modalités perceptives (visuelles, sonores ou textuelles), une spécificité sans précédent. Elle change les relations de l'artiste à ses propres matériaux, matériaux virtuels toujours en devenir, où aucun état n'est jamais définitif, aucune forme stable, mais elle change surtout les relations traditionnelles entre l'auteur, l'œuvre et le spectateur. L'objet que perçoit le spectateur est le résultat de sa propre intervention sur un autre objet, potentiel quant à lui, et non perceptible : un programme informatique résidant dans les mémoires de l'ordinateur. Sans cette interaction, l'œuvre reste figée à l'état potentiel, dans l'attente de son actualisation. L'œuvre interactive se compose donc d'un objet programmatique rigoureusement défini et fini dans ses fonctions éventuelles – l'« œuvre-amont » – et d'un objet perceptible, résultant de l'interaction du spectateur avec cette dernière, susceptible de se renouveler indéfiniment dans le temps : l'« œuvre-aval ». L'œuvre complète est l'association de l'œuvre-amont et de l'œuvre-aval dans ses éventuelles et multiples actualisations.
La notion d'auteur est soumise à la même logique. S'il n'est pas donné au spectateur de modifier lui-même l'œuvre-amont, celui-ci acquiert la capacité d'agir sur l'œuvre-aval, à l'intérieur d'un champ d'éventualités prédéfini. Le spectateur devient en la circonstance une sorte de coauteur, ou d'« auteur-aval », responsable, mais en partie seulement, de l'œuvre-aval. L'intention première appartient toujours à un « auteur-amont » irremplaçable, mais l'auteur-aval se voit doté d'une certaine auctorialité : la capacité d'actualiser l'œuvre, d'en faire fleurir les potentialités. C'est l'ensemble des relations internes de la triade œuvre-auteur-spectateur qui devient obsolète et demande à être refondé. Tout se passe comme si chacun des éléments de cette triade per […]
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