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VÉRITÉ (notions de base)

L’ébranlement relativiste

Le génie de Platon, puis la reprise de la démarche platonicienne par Descartes, ont fini par faire oublier qu’une autre tradition philosophique tout aussi respectable avait vu le jour en Grèce : le relativisme. Alors que Platon s’oppose vigoureusement aux sophistes qui s’expriment dans ses dialogues, il manifeste néanmoins un incontestable respect à l’égard du relativiste Protagoras (env. 490-env. 420 av. J.-C.) dans son dialogue le Théétète, qui porte précisément sur la science et la définition qu’on peut en donner. Il est regrettable que nous ne connaissions les thèses de Protagoras que par ce que Platon met dans sa bouche au fil de ce dialogue tardif. Le philosophe relativiste y affirme que « l’homme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, au sens où elles sont, de celles qui ne sont pas, au sens où elles ne sont pas », autrement dit que nos discours ne peuvent dépasser la façon dont le monde se donne à nous. Platon invite Protagoras à présenter ses thèses majeures, dont la principale est la suivante : il n’y a aucune « réalité » avant qu’un vivant ne rencontre une chose extérieure dont nous ne saurons jamais rien, mais qui modifie notre corps et que nous modifions en retour. Le « réel » se situe entre le sujet et l’objet, même si ce vocabulaire moderne ne traduit qu’imparfaitement la doctrine de Protagoras.

Au xviiie siècle, Emmanuel Kant (1724-1804) sera aux philosophes idéalistes, tels que Nicolas Malebranche (1638-1715) ou Gottfried Leibniz (1646-1716) qui l’ont précédé, ce que Protagoras fut à Platon. Alors que ces penseurs considéraient comme allant de soi notre capacité à décrire le monde suprasensible, et plus particulièrement à analyser l’esprit divin qui aurait présidé à la Création, Kant va limiter au monde qu’il appelle « phénoménal » notre faculté de connaître. Le monde perçu est en un sens notre invention, puisque le réel extérieur, ce « quelque chose = X » que nous ne connaîtrons jamais, passe par le filtre de nos intuitions pures de l’espace et du temps, pour être ensuite soumis aux catégories de l’entendement qui le transforment à leur tour. La vérité « matérielle » est hors de portée. Seule demeure accessible la vérité « formelle », c’est-à-dire le caractère non contradictoire du discours construit à l’aide de nos catégories. « Tout ce qui contredit ces règles est faux, puisque l’entendement s’y met en contradiction avec les règles générales de sa pensée, c’est-à-dire avec lui-même » (Critique de la raison pure, 1781).

La science ne pouvant édifier ses théories qu’en s’appuyant sur les phénomènes observés, ce n’est plus seulement l’opinion commune qui sombre dans l’erreur, mais la connaissance scientifique elle-même qui se trouve frappée de relativité. Une « vérité » scientifique est une affirmation portant sur le monde phénoménal et vérifiée par l’observation et par l’expérimentation. Il reste qu’il existe en dehors de nous une « chose en soi » inaccessible, et Kant devra choisir un autre chemin pour que la philosophie puisse discourir sans contradiction sur ce qui échappe à la sensibilité. Une formule clé de la préface de la Critique de la raison pure marquera la fin de nos prétentions métaphysiques : « J’ai dû limiter le savoir afin d’établir une place pour la croyance. »

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Écrit par

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur en classes préparatoires

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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