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VÉRITÉ (notions de base)

Le critère de la vie

Héritier de Kant, dont il a assimilé les conclusions par le biais de la philosophie de son premier maître à penser, Arthur Schopenhauer (1788-1860), Friedrich Nietzsche (1844-1900) trouve une issue aux impasses kantiennes. En opposant à un relativisme marqué par la faiblesse et le nihilisme – autrement dit propre à une humanité n’aspirant plus à se dépasser elle-même (« tout se vaut », « tout est égal ») – un relativisme marqué par la force que nous trouvons dans nos limites mêmes, Nietzsche invente un critère révolutionnaire du vrai. Le monde des apparences est bien notre « invention », mais il est loin d’être trompeur : il ne pourrait l’être que s’il nous masquait la réalité absolue à laquelle Kant nous a définitivement interdit l’accès.

Pour Nietzsche, au contraire, le savoir humain est un édifice composé de « métaphores », c’est-à-dire de transpositions qui sont telles que l’hypothèse d’une quelconque adéquation perd toute consistance. « Transposer une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L’image à son tour transformée en un son ! Deuxième métaphore. Et chaque fois, saut complet d’une sphère à une autre, tout à fait différente et nouvelle », affirme un texte de jeunesse, Vérité et mensonge en un sens extra-moral (1873). La vérité reçoit ainsi une nouvelle définition, qui renoue avec la conception inaugurée par Protagoras : « Qu’est-ce donc que la vérité ? Une multitude mouvante de métaphores, de métonymies, d’anthropomorphismes, bref une somme de relations humaines qui ont été rehaussées, transposées et ornées par la poésie et par la rhétorique, et qui, après un long usage paraissent établies, canoniques et contraignantes aux yeux d’un peuple : les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont. »

Sommes-nous alors condamnés à concevoir comme équivalentes toutes les inventions humaines ? Absolument pas. Ces inventions sont les créations d’un être orgueilleux qui a oublié qu’il n’était qu’un vivant parmi les vivants : c’est précisément la vie qui va fournir le nouveau critère du vrai. Ce n’est donc pas par l’adéquation entre un discours et le réel que sera cette fois défini le « vrai », mais par la puissance créatrice que nos inventions reflètent, et dont en retour elles font bénéficier celui qui les a produites. « Les catégories ne sont des “vérités” qu’en ce sens qu’elles sont pour nous des conditions d’existence », peut-on lire dans les cahiers posthumes de Nietzsche. Toute construction humaine ayant permis à une communauté de traverser le temps peut être déclarée « vraie », mais sont « vraies » en un sens supérieur les créations qui conduisent l’humanité à se transformer elle-même.

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Écrit par

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur en classes préparatoires

. In Encyclopædia Universalis []. Disponible sur : (consulté le )

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