TRIBALISME

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Les tribalismes originels

Paradoxalement, le tribalisme originel est le moins décrit et le moins bien défini des tribalismes. Il faut rappeler que les particularismes tribaux mis en avant dans les utilisations courantes n'ont rien de traditionnel et de précolonial : ils sont tribaux dans la mesure où ils ont été suscités au sein des groupes ethniques et où leur langage est, formellement du moins, celui des structures apparentes de ces groupes. Deux raisons objectives expliquent cette méconnaissance : les conditions de l'oralité et le confusionnisme théorique.

Ce tribalisme désigne à la fois la conscience que ce groupe a de lui-même (par rapport à la définition que ses voisins ont de lui) et le processus dynamique de constitution de ce même groupe en tant qu'entité individualisée sur le plan culturel. Évoquant le cas du Nigeria du Sud où l'on appelle Haoussa tout musulman du Nord, qu'il soit haoussa, foulani, kanouri ou nupé, P. L. van den Berghe conclut : « Les définitions subjectives d'un groupe par lui-même et par les autres coïncident rarement et, d'autre part, ne concordent guère avec des caractéristiques objectives, linguistiques et culturelles. » Ainsi, le tribalisme n'est pas seulement une expression de la tribu, il est un moyen de constitution (pour ne pas dire de construction) du groupe, et, à ce titre, il peut se confondre avec un processus de domination et d'assimilation de populations ou de groupes voisins.

L'analyse du tribalisme des Nupé du Nigeria par S. F. Nadel (dans Byzance noire) illustre parfaitement ce phénomène. Malgré l'absence de coïncidence exacte entre les trois sens du nom « Nupé » (peuple, langue, pays) et d'un symbole extérieur de l'unité tribale, il existe une conscience d'être nupé, une culture commune à la tribu. La conscience de cette unité, de cette communauté n'est pas seulement virtuelle. Elle est en soi « une réalité sociale spécifique ». Ce tribalisme (notons toutefois que Nadel n'emploie jamais ce terme) recouvre trois réalités en interrelation dynamique. Le processus comprend l'intégration d'une uniformité culturelle (tribu), d'une conformité culturelle (communauté) et enfin une coordination plus vaste qui ne peut être que politique (État). La transmission de la tradition constitue l'une des bases de cette culture tribale commune.

Chez les Nupé, la théorie de l'unité tribale n'est cependant pas contradictoire avec l'absence de croyance en une origine commune. Car on reconnaît à chacune des onze ou douze sous-tribus des âges différents et même des spécialisations économiques et sociales. Cette situation montre clairement qu'on devient nupé ; l'assimilation culturelle débouche sur l'assimilation tribale : « Le concept de la culture tribale est devenu celui d'une culture résidant en une unité politique qui délibérément, consciemment, s'élargit. » La sous-tribu n'étant pas une tribu en réduction, elle possède les signes extérieurs de sa personnalité ainsi qu'une communauté d'histoire et de culture « plus concentrée ». Le tribalisme est donc une autre chose que la somme de ses composantes : il n'existe qu'en acte.

L'État nupé est né d'une conquête. L'État intertribal et pluriculturel devient culture d'État et nation. Nadel explique qu'« une section tribale et territoriale s'est érigée en élite culturelle ». L'identification et l'affirmation culturelles sont en même temps assimilation, domination et expansion politique. À la fois conscience d'un groupe et instrument politique, telle serait la forme primaire ou originelle du tribalisme.

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  • : docteur de troisième cycle (sociologie), maître assistant au Centre d'études africaines de l'École des hautes études en sciences sociales

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Pour citer l’article

Jean COPANS, « TRIBALISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tribalisme/