TACHISME

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Bien que le terme de tachisme ne s'emploie pas encore couramment avec une valeur générale, il peut désigner l'ensemble des techniques artistiques qui utilisent des taches. En fait, ces techniques se divisent en deux catégories, correspondant aux deux acceptions principales du mot tache. Dans le premier cas, tache signifie à peu près touche : la couleur déposée par un coup de pinceau et formant une unité distincte au lieu de se fondre dans une pâte continue. Tachiste s'applique alors à la technique des peintres impressionnistes et néo-impressionnistes, et surtout à celle qui valut leur nom aux macchiaioli italiens, ainsi appelés à la suite d'une toile de Fattori exposée à Florence en 1867 sous le titre Macchiaiole (petites taches). Il s'agit d'une peinture qui traduit les vibrations de la lumière par des tons purs s'exaltant les uns les autres. Cette valeur de tachisme, qui se rencontre dans la littérature de la fin du xixe siècle, est aujourd'hui vieillie. Elle tend à être remplacée par le terme plus général et plus populaire d'impressionnisme. D'autre part, et plus récemment, tachisme a été utilisé, en France, vers 1952, sur l'initiative du critique Michel Tapié, pour désigner un aspect de l'art non-figuratif (« abstraction lyrique », « expressionnisme abstrait »), où un rôle important est joué par la tache, entendue cette fois dans le sens d'éclaboussure, le modèle n'étant plus la touche de peinture, dont le peintre contrôle la forme en la déposant sur le support, mais la tache que produit une goutte d'encre en s'écrasant sur du papier. Les valeurs soulignées dans ce cas sont le hasard et l'énergie investie dans les gestes de l'artiste manipulant la peinture (d'où l'appellation fréquente : tachisme gestuel). Un tel art se distingue de l'expressionnisme figuratif en ce que dans celui-ci s'exprime l'émotion de l'artiste par le sujet d'abord, alors que le tachisme prétend le faire par la matière picturale seule. Mais il s'oppose également à la peinture abstraite européenne des années quarante-cinquante qui, tout en répudiant le contenu figuratif, reste fidèle en général à des valeurs classiques de composition. Par le rôle qu'il assigne aux valeurs existentielles, le tachisme est caractéristique d'un certain milieu intellectuel français de l'époque, celui que dominait la philosophie existentialiste. Mais il s'apparente étroitement aussi à l'action painting américaine, et leurs relations mériteraient d'être précisées. Les principaux tachistes de l'école de Paris sont Fautrier, Wols, Mathieu et Bryen, auxquels il faut ajouter le Canadien Riopelle.

Rotonda dei Bagni Palmieri, G. Fattori

Photographie : Rotonda dei Bagni Palmieri, G. Fattori

Giovanni Fattori, «Rotonda dei Bagni Palmieri», 1866. Huile sur bois, 12 cm × 35 cm. Galerie d'art moderne, Palazzo Pitti, Florence. 

Crédits : Rabatti - Domingie/ AKG

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Ce deuxième usage du terme semble s'étendre de plus en plus aujourd'hui à divers aspects de l'histoire de l'art où la tache-éclaboussure (souvent rapprochée des nuages, des veines des minéraux, et autres productions naturelles) est proposée comme stimulant à l'imagination de l'artiste. À lui d'y reconnaître des images et de les compléter s'il lui plaît. Cette méthode, signalée par des auteurs anciens comme Pline, et couramment utilisée dans la peinture extrême-orientale, est recommandée par Léonard de Vinci, dans un passage fameux du Traité de la peinture, comme « un nouveau mode de spéculation » : « Si tu regardes des murs souillés de beaucoup de taches, ou faits de pierres multicolores, avec l'idée d'imaginer quelque scène, tu y trouveras l'analogie de paysages au décor de montagnes, rivières, roches, arbres, plaines, larges vallées et collines de toute sorte. Tu pourras y voir aussi des batailles et des figures aux gestes vifs et d'étranges visages et costumes et une infinité de choses que tu pourras ramener à une forme nette et compléter... » Les taches dont parle Léonard ne sont pas provoquées par l'artiste et la fonction qu'il leur assigne est seulement d'exciter l'invention. Elles n'annoncent donc pas les éclaboussures des tachistes des années cinquante — qui sont les signes immédiats d'une existence —, mais plutôt les techniques analogiques du surréalisme, comme les frottages de Max Ernst et les décalcomanies de Dominguez. En revanche, les giclées de peinture utilisées par Max Ernst et par André Masson vers 1940, purement surréalistes par le rôle qu'y joue le hasard, sont « tachistes » avant la lettre et purent même exercer une influence directe sur le dripping de Jackson Pollock lors du séjour de Masson et d'Ernst aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu'il faudrait appeler le tachisme romantique a pour fondateur un dessinateur anglais de la fin du xviiie siècle, Alexander Cozens, qui a exposé sa théorie de la tache (blot) dans un traité illustré de très belles aquatintes intitulé A New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Compositions of Landscape (1785). La méthode de Cozens consiste à jeter d'abord sur une feuille, à l'encre, les linéaments de la composition à laquelle pense l'artiste (soit la tache proprement dite), puis à en tracer le contour à l'aide d'un papier-calque, enfin à compléter ce contour en tenant compte des formes fortuites suggérées par la tache. Selon Cozens, la tache est donc loin d'être entièrement due au hasard. Elle s'apparente généralement à l'esquisse et à l'ébauche, mais avec une conscience aiguë du processus imaginatif, un intérêt marqué pour la genèse de l'œuvre (qui en viendra à être préférée à l'œuvre même, comme aujourd'hui, où l'on préfère les taches de Cozens à ses compositions achevées, généralement conventionnelles). Cependant, une part non négligeable est laissée au hasard, notamment par l'utilisation méthodique des accidents provenant de l'usage de papier froissé, préconisé par Cozens. Ce type de recherche devient populaire, à l'époque de Cozens puis au xixe siècle, dans des jeux de société dont le test de Rorschach tirera des applications psychologiques fécondes (Psychodiagnostik, 1920). L'un des meilleurs représentants du genre est un poète-dessinateur souabe, Justinus Kerner, qui a réuni quelques-unes de ses expériences dans un volume intitulé Klecksographien (dessin-taches), publié après sa mort, en 1891. Mais c'est surtout dans les taches de Victor Hugo, célèbres de son vivant même, que la tradition analogique et le futur tachisme gestuel se conjuguent avec une intensité sans précédent connu. Ces taches annoncent directement celles des surréalistes, et d'ailleurs Breton et Masson exprimeront leur admiration pour elles.

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Pour citer l’article

Pierre GEORGEL, « TACHISME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 30 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/tachisme/