STRUCTURE & ART

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Architecture et système

Il reste que l'art de bâtir donne à considérer des ensembles organisés dont l'agencement paraît répondre à une nécessité objective, sinon naturelle, l'œuvre d'architecture étant, parmi les produits de l'art, celui qui se prêterait le mieux à une analyse objective pour ce que la loi de construction n'en paraît pas devoir être cherchée dès l'abord dans l'esprit, mais plutôt dans les choses, dans la matière elle-même. Un édifice doit nécessairement satisfaire, en chacune de ses parties, à des principes de cohérence et d'équilibre, de résistance, de composition des forces, de stabilité, qui suffiraient à le définir comme un système fondé en tant que tel sur un réseau de relations « réelles ». L'analyse structurale du fait architectural, telle que le Dictionnaire raisonné de l'architecture française en énonce le programme, implique l'abandon du point de vue strictement descriptif ; le modèle de son propre fonctionnement que propose l'édifice gothique à travers le réseau de ses nervures, ce modèle n'est peut-être qu'illusoire, s'il n'est pas trompeur : une longue polémique aura opposé aux tenants du « rationalisme médiéval » des techniciens prétendument mieux au fait des réalités constructives, et malheureusement moins portés à « rêver » que ne l'était Viollet-le-Duc ; si la discussion n'a pas trouvé de conclusion satisfaisante, c'est que le problème était mal posé. Il suffit pour s'en convaincre de constater que là où ses critiques n'auront trouvé à proposer qu'un retour aux formules les plus paresseuses de l'histoire des styles, le Dictionnaire anticipe quant à lui de façon étonnante sur les développements les plus récents de la pensée structurale dans le champ des sciences humaines. C'est d'abord la volonté de penser le phénomène architectural en termes de systèmes, plus ou moins liés et cohérents, et tels qu'une modification apportée à l'une quelconque de leurs parties ne peut manquer de retentir en d'autres points de l'organisme constructif. C'est ensuite la notion d'unités fonctionnelles, d'éléments eux-mêmes structurés, qui fournissent la matière des différents articles du Dictionnaire, et qui, loin d'apparaître comme autant d'entités indépendantes, n'ont d'autre réalité que différentielle, définis qu'ils sont par l'ensemble des relations fonctionnelles, positives et négatives, d'implication ou d'exclusion, de compatibilité ou d'incompatibilité, qu'ils entretiennent les uns avec les autres. C'est l'affirmation que la syntaxe architecturale, à l'instar des mécanismes du langage articulé, ne se réduit pas à la combinaison, à la coordination de formes de valeur égale, mais qu'elle enveloppe une organisation hiérarchique des unités constituantes, ces dernières étant agencées suivant un ordre strict, mais variable, de subordination : si le temple grec est pensé « par le bas », en fonction des supports, la cathédrale gothique l'est « par le haut », en fonction des voûtes, pareille hiérarchie, il faut y insister, n'ayant rien de « naturel ». D'où l'idée, corrélative des précédentes, qu'il devrait être possible de restituer sinon le système, au moins quelques-uns des principes structuraux qui président à son organisation, à partir de l'un quelconque des éléments. C'est enfin, pour abréger, l'intuition que, si le phénomène architectural a un sens, celui-ci ne doit pas être recherché au niveau des éléments, comme le voudrait une conception seulement pittoresque de l'art de bâtir, mais à celui du système lui-même. Les éléments n'ont pas par eux-mêmes de réalité, mais pas davantage de « signification » ; et si l'examen de tel profil ou de tel membre d'un édifice gothique est propre à suggérer l'idée d'un rationalisme impérieux, c'est dans la mesure où la disposition de ce membre ou le tracé de ce profil se justifient par référence à l'ensemble auquel ils ressortissent : le « système » gothique, en retour, véhiculant moins des significations constituées qu'il n'aura offert à une pensée aventureuse et cependant systématique un terrain propice à ses expériences, un lieu où elle pût faire l'essai d'elle-même et prendre conscience de ses fins, de ses exigences propres, jusqu'à atteindre à ce moment d'équilibre dont les grandes cathédrales du xiiie siècle portent témoignage.

Dans la mesure où elle conduit à substituer aux données descriptives les réalités de la pratique constructive, l'analyse structurale du phénomène architectural incite à distinguer entre l'instance de la structure et celle de la forme, et à poser la question de leur articulation, concrète autant que théorique. D'un côté la structure, les principes, la réalité constructive (et encore : l'ossature, sinon l'échafaudage, toutes métaphores dont il faudra mesurer l'impact dans le registre épistémologique, et par exemple chez Freud, lorsque travaillant, dans la Traumdeutung, à « reconstruire » l'appareil psychique, celui-ci avertit de « ne pas prendre l'échafaudage pour le bâtiment lui-même ») ; de l'autre la forme, l'enveloppe, l'apparence donnée à l'édifice, avec, entre ces deux pôles, tout l'éventail des relations possibles, de la complémentarité à la contradiction, de la traduction terme à terme au contresens. C'est dire que la structure correspondrait à la réalité la plus substantielle de l'objet, à l'ordre des relations constructives réelles, des lois mécaniques qui font que l'art de bâtir est d'abord affaire de science, au moins de technique. Le partage entre forme et structure paraissant ainsi répondre aux impératifs d'une méthode qui vise les systèmes linguistiques et les structures sociales comme autant d'objets indépendants de la conscience qu'en prennent les sujets parlants et les individus historiques, le linguiste ou l'anthropologue d'obédience structuraliste admettant explicitement que ces systèmes peuvent être aussi différents de l'image que les hommes en forment que la réalité physique l'est des représentations qu'ils en ont et des hypothèses qu'ils formulent à son sujet.

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  • : directeur d'études à l'École pratique des hautes études

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Pour citer l’article

Hubert DAMISCH, « STRUCTURE & ART », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/structure-et-art/