SOCIOLOGIELes méthodes

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Une part importante des débats scientifiques en sociologie a porté, jusqu'à aujourd'hui, sur les questions de méthode. Depuis 1895 et l'ouvrage fondateur d'Émile Durkheim Les Règles de la méthode sociologique, on peut même dire que la méthodologie, entendue comme l'ensemble des règles d'investigation et d'administration de la preuve, continue d'occuper le centre des enjeux de la discipline. En sociologie, nombre de clivages (réels ou apparents) sont avant tout d'essence méthodologique. Ainsi, par exemple, le recours à l'analyse statistique comme instrument de validation de théories sociologiques concurrentes, ses limites, la nature et le statut de l'observation directe des comportements, les enjeux de la description, de la compréhension et de l'explication, l'importance accordée aux discours des acteurs ou encore les difficultés de l'analyse (dite « réflexive ») de l'expérience personnelle sont parmi les points les plus controversés.

Plutôt que d'un recensement exhaustif des différentes méthodes d'investigation et d'administration de la preuve, il s'agira ici d'introduire à la réflexion sur le statut des différentes techniques utilisées en sociologie pour produire des faits, traiter des données (quantitatives ou qualitatives) et pour les interpréter sociologiquement.

Chacune de ces étapes (ou composantes) de la démarche sociologique fait l'objet de conceptions fort variées, les exclusives méthodologiques côtoyant parfois le relativisme le plus débridé. Cette situation épistémologique, relativement incertaine, a conduit quelques auteurs, tels Jean-Michel Berthelot ou Jean-Claude Passeron, particulièrement sensibles aux dangers de l'impérialisme d'une méthode – ou, encore plus souvent, d'une théorie – particulière, à défendre, en méthodologie comme en théorie, une conception « pluraliste » qui paraît au premier abord déroutante dans un champ scientifique. Nous mettrons, pour notre part, plutôt en avant le projet d'une « intégration » des différentes méthodes, laquelle serait mise au service de l'unification théorique, nécessairement partielle et progressive, de la sociologie, et se place dans le prolongement du programme durkheimien.

La production des faits sociologiques

Il est difficile de contester la très grande diversité des « faits » sur lesquels s'est bâtie la discipline sociologique depuis les origines. Pour ne parler que des seuls trois « fondateurs », alors qu'Émile Durkheim regroupe des données statistiques officielles sur le suicide et sur les divers facteurs susceptibles d'en expliquer les variations, Max Weber s'appuie plutôt dans ses travaux sur les grandes religions sur un matériau historique « de seconde main » dont il possède une connaissance encyclopédique, couplée à une immense capacité de synthèse et d'analyse comparative ; Karl Marx combine matériau historique, observations journalistiques et données économiques pour fonder une théorie générale de la dynamique des sociétés humaines centrée sur la lutte des classes et les conditions de leur reproduction matérielle. Aujourd'hui, les sociologues professionnels ont – encore plus – recours à toutes sortes de matériaux : données statistiques issues d'enquêtes de tailles extrêmement variées, observations in situ, entretiens, récits de vie, textes, images, données « qualitatives » issues de l'expérience personnelle... Pour traiter ces données, ils font appel à des techniques elles-mêmes très diverses : analyse « qualitative », analyse des données, modélisation, simulation, etc.

Karl Marx

Photographie : Karl Marx

Karl Marx (1818-1883), philosophe et économiste, théoricien du matérialisme dialectique, cofondateur de la Ire Internationale socialiste. 

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L'unité de ces différents matériaux et techniques tient avant tout au fait que les données sociologiques ne sont pas le résultat d'expérimentations en laboratoire, contrairement à celles sur lesquelles reposent la physique, la chimie, la biologie, la psychologie expérimentale... Ce sont des données d'observation, ce qui ne signifie nullement qu'elles ne soient elles-mêmes le produit d'un processus de construction très élaboré. Dans son essai Statistique et expérience de 1922, François Simiand considérait même que les données convenablement recueillies par le sociologue ne présentaient pas de différence de nature avec les données expérimentales. L'expression « sociologie expérimentale » est d'ailleurs parfois encore utilisée de nos jours pour désigner la sociologie empirique « quantitative », bien que celle-ci reste éloignée de la démarche expérimentale proprement dite. En sociologie, comme dans d'autres sciences sociales proches et soumises aux mêmes contraintes épistémologiques (en particulier l'histoire), le contrôle des facteurs expérimentaux est quasi impossible à réaliser comme il peut l'être dans les domaines physique, chimique ou biologique : dans la réalité sociale, toutes les variables fluctuent simultanément sans que l'on puisse parvenir à isoler un effet par une opération de construction artificielle de l'ensemble des autres effets observés. Dès lors, il convient de s'appuyer sur des techniques particulières, mais aussi sur un « système » d'interprétation théorique permettant de déterminer et de hiérarchiser les effets et d'élaborer un « modèle » (au sens large) de la réalité sociale.

L'observation

L'observation systématique est, dans de nombreuses disciplines, un instrument de base de la démarche scientifique. En un sens, tout être humain, quels que soient sa catégorie sociale, son âge, son sexe, ne cesse d'« observer » la réalité, physique et sociale, autour de lui : c'est même sur la base de cette pratique spontanée que s'est déployée la discipline sociologique, comme se sont déployées avant elles les autres disciplines, plus particulièrement après qu'elles eurent rompu avec une posture purement théoricienne. On peut voir, d'une manière générale, dans le recours méthodique à l'observation l'un des traits les plus spécifiques de ce que l'on appelle la « révolution scientifique ». Les progrès du savoir empirique sont liés au recours croissant et de plus en plus réfléchi et systématique à l'observation sous toutes ses formes.

En sociologie, l'observation directe en tant que technique d'enquête a longtemps été considérée comme « subalterne », alors même que les plus grands sociologues pouvaient s'appuyer dans leurs travaux sur des observations (plus ou moins) systématiques et contrôlées, parfois issues de leur expérience personnelle. L'observation directe a plutôt été associée à l'ethnographie, et, encore aujourd'hui, les techniques d'observation dites in situ sont souvent qualifiées d'« ethnographiques ». Marcel Mauss, dans son Manuel d'ethn [...]

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  • : professeur de sociologie à l'université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines

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Pour citer l’article

Frédéric LEBARON, « SOCIOLOGIE - Les méthodes », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 27 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/sociologie-les-methodes/