PSYCHIATRIE COMPARÉE

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Emil Kraepelin a introduit en 1904 l'expression de « psychiatrie comparée » pour désigner l'ensemble des études de psychopathologie différentielle, que ce soit entre les groupes culturels, entre les couches sociales, ou même entre les espèces animales. Dans une perspective plus restreinte, en 1906, Eric Wittkower a créé, à l'université McGill de Montréal, un centre et une revue de recherches psychiatriques interculturelles (Transcultural and Psychiatric Research).

Au premier abord, il semblerait que le programme de la psychiatrie comparée puisse se limiter à des études épidémiologiques : il s'agirait d'étudier l'expression variable des symptômes dans des milieux sociaux différents. Toutefois, la réalisation de ce programme se heurte à d'importantes difficultés méthodologiques. La première difficulté tient au fait que l'enquête ethnographique et l'entretien clinique ne peuvent être menés conjointement sans risque d'entraîner des confusions. Leurs finalités sont incompatibles. L'entretien clinique doit être commandé par l'intérêt du patient ; c'est lui qui est demandeur, il vient pour des problèmes qui sont les siens. En revanche, l'ethnologue est demandeur d'informations ; il conduit son enquête en fonction de ce qui l'intéresse, d'où le danger d'instrumentaliser le patient à des fins qui ne le concernent pas et que souvent il ne comprend pas. Certaines notions hybrides, comme celle d'ethno-psychiatrie ou d'ethno-psychanalyse, ne sont pas exemptes de cette confusion méthodologique. Les méthodes de l'enquête ethnographique et celles de la clinique doivent demeurer distinctes dans la pratique pour que, dans un second temps, la réflexion théorique mette à profit leurs enseignements respectifs.

En deuxième lieu, on ne peut comparer des faits isolés de leur contexte. La notion de « maladie mentale » a des connotations multiples. L'étude comparative de ses manifestations ne relève pas seulement de l'épidémiologie, mais aussi de l'anthropologie. Il s'agit de savoir comment une société répond au problème du mal, en prenant ce dernier mot au sens le plus large, englobant la maladie, le malheur et la faute, le mal physique et le mal moral.

Enfin, troisième difficulté, la psychiatrie semble être une anthropologie qui n'ose dire son nom. Les deux disciplines ont en effet le même objet que l'on désigne traditionnellement comme l'union du corps et de l'âme, de la physiologie et de la psychologie ou de la nature et de l'histoire. C'est pourquoi nous dirons que la psychiatrie comparée a pour but d'expliciter les problèmes anthropologiques posés par la clinique. La pratique clinique dépend elle−même de sciences fondamentales comme la neuro-physiologie, dont la tâche est précisément d'expliquer les mécanismes physiologiques sous-jacents à l'expérience subjective du patient. Cependant, expliquer est autre chose qu'éprouver. La science peut se contenter d'expliquer, alors qu'il appartient au clinicien d'accompagner le malade dans les difficultés qu'il éprouve à comprendre sa propre histoire. Parler au malade, savoir l'écouter est un art qui s'apprend. Sans cela, comment le psychiatre pourrait−il savoir ce qu'il fait, lorsque, par exemple, il prescrit un médicament à une personne déprimée et suicidaire ? Lui donne-t-il un moyen de se guérir ou un moyen de se suicider en mêlant le médicament à l'alcool ? Les deux éventualités sont possibles. On ne peut supposer a priori que le malade acceptera le processus thérapeutique. Le dialogue doit être un moyen de l'aider à se prendre en charge lui-même, autant que cela est possible.

Dans ce qui suit, nous devrons nous limiter à quelques vues générales concernant l'interprétation populaire des « maladies » et les difficultés de l'entretien clinique.

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Pour citer l’article

Edmond ORTIGUES, « PSYCHIATRIE COMPARÉE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 21 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/psychiatrie-comparee/