PEINTURELes théories des peintres

Carte mentale

Élargissez votre recherche dans Universalis

Théorie des peintres et analyse des œuvres

Les théories de Klee ont eu un intérêt considérable, non seulement pour les artistes, mais aussi pour le spectateur et l'historien lui-même. En posant de façon nouvelle le rapport des moyens techniques et du sens, elles montrent que le point, la ligne, la touche, les tons, la composition sont les véritables signes du peintre. En faisant la théorie de ces signes picturaux, Klee évite à l'historien d'assimiler purement et simplement le procès du sens dans la peinture à celui de la signification dans la littérature. Il l'oblige à toujours revenir à la spécificité de la « pensée figurative », à respecter l'originalité du domaine pictural, irréductible au domaine littéraire ou conceptuel, malgré les rapports qu'ils entretiennent.

Il faut se garder d'en conclure que seules les théories modernes, spécifiquement picturales, sont intéressantes. Les théories des peintres sont toujours éclairantes : au-delà du « sujet », elles permettent d'atteindre le « contenu » de l'œuvre, car elles montrent à quoi le peintre s'attache, ce sur quoi porte son effort de signification, de fabrication de sens.

Il peut être instructif d'étudier Greuze en se souvenant des indications de Klee, d'y chercher la multiplicité des chemins ménagés dans l'œuvre : L'Oiseau mort, La Cruche cassée ont été ainsi « décryptés » dès le xviiie siècle. Après tout, un tableau classique « fonctionne » picturalement. De même, il est enrichissant d'analyser le « jaillissement idéel primordial » de Chardin. Il ne faut pas, pour autant, oublier d'ajuster l'interprétation moderne aux conditions historiques, qui soulignent la présence déterminante de l'Ut pictura poesis et qui permettent de retrouver l'impact réel que l'œuvre de Chardin ou de Greuze a pu avoir dans leur société. Car la connaissance des théories qui ont accompagné une œuvre permet de réactiver une sensibilité artistique disparue : que l'on pense seulement à l'expression, au rôle théorique qu'elle a joué et à l'émotion immédiate, aux torrents de larmes qu'elle pouvait susciter jadis.

La Cruche cassée, J.-B. Greuze

Photographie : La Cruche cassée, J.-B. Greuze

Jean-Baptiste Greuze (1725-1805), La Cruche cassée, vers 1771. Huile sur toile, 109 cm × 87 cm. Musée du Louvre, Paris. 

Crédits : Peter Willi/ Bridgeman Images

Afficher

Certes, l'histoire de l'art ne doit pas limiter ses analyses au domaine volontaire, conscient des œuvres du passé. Mais le décryptage sans arbitraire de leur contenu figuratif implicite ou inconscient n'est possible que si l'historien peut mener, parallèlement, un décryptage satisfaisant des textes théoriques, philosophiques ou artistiques. Ainsi, affirmer, à la seule vue des tableaux, que le colorisme, au début du xviiie siècle en France, symbolise la libération d'un carcan théologique, l'idée d'un monde en devenir, le sentiment de l'essence historique de l'homme, reste arbitraire tant que l'historien n'a pas montré que les textes philosophiques et esthétiques contemporains offrent un contenu implicite équivalent : cette tâche accomplie, le colorisme pictural se trouve replacé dans son contexte culturel pour y jouer la fonction précise dévolue à l'imaginaire figuratif. La peinture construit une image du monde où la pensée remplace le concept par une vision « poétique », c'est-à-dire qui donne l'être à son objet imaginaire ; de là, par exemple, le sens de l'éphémère, de la fragilité humaine, l'angoisse secrète qui accompagnent le colorisme de Watteau, peintre qui, par son œuvre, affronte et assume l'effritement de l'explication stable de son art et du monde.

Est-ce à dire que les textes théoriques « reflètent » le déroulement de l'histoire de l'art ? Ils les éclairent plutôt. Envisagé du point de vue de la problématique interne de la peinture, le luminisme ou le colorisme sont des solutions techniques à des problèmes techniques débattus depuis longtemps. Mais, replacés parmi les théories qui régissent l'imaginaire de leur temps, ils apparaissent, par-delà la technique, comme des choix philosophiques. De même le dynamisme pictural de Klee (la préséance de la « formation » sur la « forme ») se rattache à une problématique interne de la peinture : le rapport entre l'esquisse et l'œuvre achevée, analysé très tôt. Il dépasse cependant ce point de vue. Klee l'explique clairement, ce dynamisme est à l'image du monde : « L'art est à l'image de la création. C'est un symbole, tout comme le monde terrestre est un symbole du cosmos. » Son œuvre, « non représentative », reste figurative, imitative même : « De même qu'un enfant dans son jeu nous imite, de même nous imitons dans le jeu de l'art les forces qui ont créé et créent le monde. » Les théories de Klee permettent de décrypter le contenu fondamenta [...]

1  2  3  4  5
pour nos abonnés,
l’article se compose de 7 pages

Médias de l’article

L’Homme de Vitruve, Léonard de Vinci

L’Homme de Vitruve, Léonard de Vinci
Crédits : Bridgeman Images

photographie

Laocoon

Laocoon
Crédits : Bridgeman Images

photographie

La Cruche cassée, J.-B. Greuze

La Cruche cassée, J.-B. Greuze
Crédits : Peter Willi/ Bridgeman Images

photographie

Afficher les 3 médias de l'article


Écrit par :

Classification

Autres références

«  PEINTURE  » est également traité dans :

PEINTURE - L'espace pictural

  • Écrit par 
  • Henri VAN LIER
  •  • 2 608 mots

Chacun des arts est l'exercice d'une des relations fondamentales entre l'homme et le monde. Ainsi, nés dans une matrice dont nos fantasmes gardent le souvenir, nous trouvons dans l'architecture, espace englobant, une matrice agrandie et différenciée à la mesure de nos actions. Prématurés, incapables durant de longs mois de nous nourrir, de nous vêtir, de nous mouvoir, nous sommes portés, par nos d […] Lire la suite

PEINTURE - Les techniques

  • Écrit par 
  • Marie MATHELIN, 
  • Madeleine PAUL-DAVID, 
  • Jean RUDEL, 
  • Pierre RYCKMANS
  •  • 13 208 mots
  •  • 12 médias

Il existe une technique de la peinture, dans la mesure où l'on utilise certains types de matériaux associés dans un rapport exact d'interdépendance. L'expression « technique de la peinture » peut néanmoins prêter à confusion, car elle désigne à la fois la pratique des matériaux utilisés et le faire de l'artiste – expression matérielle propre à sa création. Par exemple, la technique de […] Lire la suite

PEINTURE - Les catégories

  • Écrit par 
  • Antoine SCHNAPPER
  •  • 4 721 mots
  •  • 9 médias

La peinture a toujours répondu à deux appels bien distincts : la décoration des monuments et des habitations d'une part, la délectation de l'amateur d'autre part. Dans sa fonction décorative, elle rivalise avec d'autres arts à deux dimensions, vitrail ou tapisserie, et l'emporte sur eux par sa capacité à couvrir rapidement de grandes surfaces, et cela sans f […] Lire la suite

ALLEMAND ART

  • Écrit par 
  • Pierre VAISSE
  •  • 1 331 mots

Parler d'art allemand, comme d'art italien ou d'art français, n'a rien qui surprenne aujourd'hui, tant ces catégories semblent évidentes. Apparues avec l'essor de l'histoire de l'art au xix e  siècle, elles sont pourtant relatives et problématiques, car cet essor, contemporain de celui des nationalismes, lui est lié. Entend-on par art national l'ensemble des œuvres produites dans un pays ou par le […] Lire la suite

ANNEXES - DE L'ŒUVRE D'ART (J.-C. Lebensztejn) - Fiche de lecture

  • Écrit par 
  • Gilles A. TIBERGHIEN
  •  • 974 mots

Les éditions La Part de l'Œil, ont eu l'heureuse idée de publier, en 1999, dans la collection « Théorie », un recueil de textes de Jean-Claude Lebensztejn. Ces Annexes caractérisent bien la manière de Lebensztejn, car même ses grands livres –  L'Art de la tache (éditions du Limon, 1990 ), Jacopo da Pontormo (éditions Aldines, 1992) – se présentent, l'un, comme une introduction à La Nouvelle Mé […] Lire la suite

ART (Le discours sur l'art) - Sémiologie de l'art

  • Écrit par 
  • Louis MARIN
  •  • 3 561 mots

Dans le chapitre « La lecture du tableau »  : […] On prendra comme exemple privilégié l'objet pictural : le tableau est un texte figuratif et un système de lecture. Il se voit globalement, comme une totalité qui implique non seulement un point de vue qu'éventuellement un code perspectif peut déterminer, mais aussi le retranchement de l'espace du tableau, de l'espace existentiel, comme un espace autre qui se constitue en un lieu « utopique ». C […] Lire la suite

ART & THÉOLOGIE

  • Écrit par 
  • Georges DIDI-HUBERMAN
  •  • 6 769 mots
  •  • 1 média

Dans le chapitre « L'histoire et le mystère »  : […] Entre l'espoir d'une mémoire retrouvée et la crainte de s'oublier dans les séductions propres à l'image : c'est toute l'histoire de l'art religieux qui pourrait se raconter à partir de cette grande oscillation inquiète. Les peintres de la Renaissance faisaient-ils autre chose qu'enraciner un culte légitime à peindre de si beaux Saint Sébastien  ? ces corps impassibles et rayonnants malgré l'attein […] Lire la suite

ARTS PLASTIQUES

  • Écrit par 
  • Jean-René GABORIT
  •  • 214 mots

L'expression « arts plastiques », quoique très employée dans le vocabulaire usuel contemporain, est parfaitement imprécise. Dans son acception étroite, on peut l'opposer à l'expression « arts graphiques » et distinguer ainsi les arts du volume (sculpture et architecture) des arts de la surface (dessin, peinture, gravure). Renversant le schéma de la critique traditionnelle qui, depuis la Renaissanc […] Lire la suite

CONSERVATION DES ŒUVRES D'ART

  • Écrit par 
  • Germain BAZIN, 
  • Vincent POMARÈDE
  •  • 6 756 mots
  •  • 4 médias

Dans le chapitre « Conservation des peintures »  : […] Au xix e  siècle, une polémique s'est instituée entre Français et Italiens, les uns et les autres prétendant avoir eu au xviii e  siècle l'initiative de la restauration des tableaux anciens. Cette polémique était vaine, car, en fait, la restauration des peintures fut pratiquée dès le xvi e  siècle. En 1550, en effet, Jan Van Scorel et Lancelot Blondeel sont appelés à remettre en état le Retable d […] Lire la suite

DAMISCH HUBERT (1928-2017)

  • Écrit par 
  • Elisa COLETTA
  •  • 892 mots
  •  • 1 média

Historien et philosophe de l’art, Hubert Damisch rapproche sa manière de procéder des perspectives obliques du peintre hollandais du xvii e  siècle Pieter Saenredam. L’analogie ne repose pas tant sur ce que ces œuvres nous montrent – des intérieurs d'églises représentées selon une perspective oblique –, que sur le principe de déplacement constant du point de vue qui en constitue la base. Hubert Da […] Lire la suite

Voir aussi

Pour citer l’article

Daniel ARASSE, « PEINTURE - Les théories des peintres », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 18 juin 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/peinture-les-theories-des-peintres/