ANNEXESDE L'ŒUVRE D'ART (J.-C. Lebensztejn)Fiche de lecture

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Les éditions La Part de l'Œil, ont eu l'heureuse idée de publier, en 1999, dans la collection « Théorie », un recueil de textes de Jean-Claude Lebensztejn. Ces Annexes caractérisent bien la manière de Lebensztejn, car même ses grands livres – L'Art de la tache (éditions du Limon, 1990), Jacopo da Pontormo (éditions Aldines, 1992) – se présentent, l'un, comme une introduction à La Nouvelle Méthode d'Alexander Cozens, l'autre, comme un commentaire de la traduction du Journal de Pontormo ; à chaque fois des « hors-d'œuvre » en somme, dont l'épaisseur contraste fort avec l'objet concerné.

Ce nouveau volume prolonge cette logique du parergon – qui entoure, qui est à côté de l'œuvre (« il n'est pas possible d'isoler une essence de l'art séparée de ses abords » remarque Lebensztejn) – et rassemble ainsi six textes parus entre 1971 et 1987, dans des revues ou dans des catalogues d'exposition. « Constat amiable » examine systématiquement les accrochages du Peintre dans son atelier, une toile de Matisse datant de 1916-1917. « Au beauty parlour » est une étude sur la couleur et sur la peinture comme maquillage. « La signature peinte : esquisse d'une typologie » et « À partir du cadre (vignettes) » sont plus directement en rapport avec les marges de la (re)présentation. Ce dernier texte, d'inspiration sémiologique, renvoie aux classifications de Pierce mais fait aussi songer, tout comme le premier d'ailleurs, à l'article de Meyer Schapiro : « Sur quelques problèmes de sémiotique de l'art visuel : champ et véhicule dans les signes iconiques », traduit précisément par Jean-Claude Lebensztejn, qui partage avec Shapiro une prédilection pour la forme article.

« Sol », le moins connu de ces textes, ouvre le volume et, partant de la question du fauvisme, examine « la taxinomie en histoire de l'art ». Les historiens d'art classent les œuvres en périodes, styles, catégories et genres de toutes sortes. L'ennui est que, le plus souvent, ils sont inconscients du présupposé qui les anime ; ils se coulent passivement dans un moule sans savoir s'il est bien ou mal formé. Ce n'est pas l'activité classificatrice que dénonce Lebensztejn, car celle-ci est indispensable. Non, « c'est la naïveté du classificateur qui lui fait penser que le monde est en lui-même classé. »

C'est bien sûr au positivisme que s'en prend l'auteur, à sa version vulgaire en tout cas, et tenacement présente dans l'esprit de beaucoup, version suivant laquelle les faits existeraient en eux-mêmes et s'imposeraient à nous. Pourtant, « le choix théorique des historiens d'art existe mais il se caractérise avant tout d'être implicite, inconscient, incontrôlé. » Par un mécanisme de projection bien connu, on fait exister comme une réalité donnée ce qui n'est que le produit d'une construction. Ce que Lebensztejn appelle un « type remarquable d'illusion réaliste ». Y contribue largement une terminologie empruntée, d'une part, au lexique religieux (annonce, baptême, mission, création) et, d'autre part, au registre de la famille à travers la loi des échanges qui contribuent à son identité (filiations, dettes, emprunts, héritages, etc.).

Les historiens d'art visés dans ce texte ne trouvent pas franchement grâce aux yeux du jeune Lebensztejn, qui dénonce leur partialité, leur manque de profondeur et le racisme implicite de leur discipline : « C'est l'histoire de l'art en personne qui est profondément raciste. Qui doit nécessairement recourir au racisme pour produire ses catégories. » Ils sont incapables « d'élaborer l'objet d'art comme objet formel et systématique, c'est-à-dire théorique ». Proposition que tempère chez l'auteur le contact direct avec les œuvres et leur examen scrupuleux, comme on s'en rend compte au fil de la lecture. Ce texte, écrit pour les Annales en 1967 à la demande de Pierre Francastel, fut déclaré « impubliable ». Publié il le fut néanmoins, plus tard, dans les deux seuls numéros que connut la revue Scolies. Cahiers de recherche de l'École normale supérieure, en 1971 et 1972.

En tout cas, la reprise de ce texte, tel quel (« seules quelques erreurs de détails ont été corrigées »), et même si son auteur le considère « très daté », n'a rien d'étonnant. Le « style » Lebensztejn est déjà là. Il suffit de relire, par exemple, telle ou tel [...]

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Écrit par :

  • : agrégé de philosophie, docteur en philosophie, maître de conférences à l'université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne

Pour citer l’article

Gilles A. TIBERGHIEN, « ANNEXES - DE L'ŒUVRE D'ART (J.-C. Lebensztejn)Fiche de lecture », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/annexes-de-l-oeuvre-d-art/