NATURE / CULTURE (notions de base)

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« L’homme du monde est tout entier dans son masque. N’étant presque jamais en lui-même, il y est toujours étranger, et mal à son aise quand il est forcé d’y entrer. Ce qu’il est n’est rien, ce qu’il paraît est tout pour lui. » Cette affirmation, que l’on peut lire au livre IV d’Émile ou De l’éducation (1762) de Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), s’applique au courtisan. Mais ne conserve-t-elle pas sa validité pour tout homme quelle que soit la culture à laquelle il appartient ? Parce qu’elle impose un ensemble de normes et de règles, toute culture instaure un dualisme ignoré de la nature. Cette affirmation se vérifie quel que soit le sens que l’on donne au mot « culture » : qu’il s’agisse, dans une première acception, de la capacité universelle par laquelle tout homme s’arrache à la nature ou qu’il s’agisse, dans une seconde acception, des caractéristiques particulières que toute communauté humaine transmet aux individus qui la composent.

Toute culture nous conduit donc à « avancer masqués », pour paraphraser René Descartes (1596-1650) qui, pour éviter de subir le sort de Galilée (1564-1642) condamné par le tribunal du Saint-Office en 1633, vécut sa vie entière en assumant une certaine dissimulation de sa pensée. « Larvatus prodeo » (« J’avance masqué ») était sa devise. Mais que dissimulent nos masques ? Notre vraie nature, serait-on tenté de répondre immédiatement, ce qui serait sans doute inconsidéré. En effet ne découvre-t-on pas toujours, derrière le masque, un autre masque, et un autre encore derrière celui-ci ? Combien de masques faut-il arracher pour découvrir enfin notre vraie nature ? Dans sa préface au Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), Rousseau assimile l’être humain de son temps à une statue déformée par « le temps, la mer et les orages », recouverte de concrétions de toutes sortes et devenue méconnaissable. Pour retrouver la figure originelle, il faudrait pouvoir effacer de la statue toutes les couches accumulées qui interdisent de se faire une idée de sa forme initiale.

Un tel projet a-t-il un sens ? Concernant l’homme comme être de culture, ne faut-il pas renoncer à trouver derrière ses masques quelque chose qui soit de l’ordre du naturel ?

Une rupture de l’ordre naturel

Toute culture s’impose d’abord comme une répression brutale de la nature. Ainsi la prohibition de l’inceste en tant qu’interdit culturel fondamental, thèse développée par l’ethnologue Claude Lévi-Strauss (1908-2009), est-elle une négation violente de l’ordre naturel. L’obligation de l’exogamie (le fait de s’unir sexuellement à un membre étranger à sa famille) peut donc être ressentie comme une violence par l’individu. « Mais elle est aussi, par le biais des alliances extrafamiliales, l’occasion d’un partage que les individus éprouvent comme enrichissant. Un Indien d’Amazonie, à qui Claude Lévi-Strauss demandait pour quelles raisons il n’avait pas épousé sa sœur, lui fit cette superbe réponse : « Si j’avais épousé ma sœur, je n’aurais pas eu de beau-frère. Avec qui serais-je allé chasser dans la forêt ? »

De la même façon, la culture peut être vécue comme une violence par l’enfant qui parcourt à vitesse accélérée le chemin suivi par toute l’humanité. La phase que Freud nomme « complexe d’Œdipe » est la période durant laquelle l’enfant doit se heurter à la puissance du père (ou d’un substitut du père), renoncer à la possession de la mère, et ainsi intégrer l’interdit de l’inceste. Fondée sur cet interdit initial, toute culture instaure brutalement un dualisme moral qui vient rompre avec l’ordre naturel. La nature, en effet, se trouve en deçà du bien et du mal, et le récit biblique de la Genèse traduit cette rupture par le symbole de la « Chute ». Contemplant la métamorphose de l’homme, Dieu s’exprime en ces termes : « Voilà que l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal » (Genèse, III, 22).

La culture est à l’origine d’une déchirure, qui n’existait pas avant elle, entre l’être et le devoir-être. Une norme s’impose, qui vient brimer notre être profond. Nous devons appren [...]

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Écrit par :

  • : professeur agrégé de l'Université, docteur d'État ès lettres, professeur de khâgne

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Pour citer l’article

Philippe GRANAROLO, « NATURE / CULTURE (notions de base) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 22 janvier 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/nature-culture-notions-de-base/