MISE EN ABYME

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La littérature en ses miroirs

L'élaboration typologique déployée dans Le Récit spéculaire établit que la réflexion, exercée le plus souvent par une « œuvre dans l'œuvre » (tableau, pièce de théâtre, morceau de musique, roman, conte, nouvelle, etc.), peut se spécifier selon qu'elle porte sur l'énoncé, l'énonciation ou le code de l'ensemble où elle opère. Elle fait valoir en outre qu'une mise en abyme ne se qualifie pas seulement par l'objet qu'elle réfléchit, mais aussi par la nature du rapport analogique qui prévaut entre sujet et objet de la réflexion.

Sur la base des exemples produits par Gide ou des illustrations qu'on pourrait emprunter, dans son sillage, aussi bien à l'histoire de la littérature (les romans de Jean Paul ou les nouveaux romans en fournissent une mine), de la peinture (Le Mariage Arnolfini de Van Eyck ou certains tableaux paradoxes de Magritte ou d'Escher), voire d'autres médias (cinéma et publicité notamment), on s'avise en effet que le degré de ressemblance entre agent réflecteur et ensemble réfléchi, selon qu'il relève de la similitude, du mimétisme strict ou de l'identité postulée, détermine trois modalités réflexives fondamentales : la réflexion « simple », c'est-à-dire la duplication intérieure symbolisée par l'image du blason dans le blason ou le « modèle réduit » (il en va ainsi pour la plupart des « œuvres dans l'œuvre », telle par exemple la représentation de Phèdre dans La Curée [1871] de Zola ou les descriptions que fait le narrateur des tableaux d'Elstir dans À la recherche du temps perdu de Proust) ; la réflexion à l'infini emblématisée par les matriochkas ukrainiennes, la boîte de cacao Droste qui inspire à Leiris un passage fameux de L'Âge d'homme (1939), le couvercle de la non moins fameuse boîte de fromage La Vache qui rit, certaines affiches publicitaires – et dont les comédies de Tieck ou Les Faux-Monnayeurs (1925) donnent en littérature une idée approchée ; enfin, la réflexion aporistique, c'est-à-dire l'auto-inclusion qui boucle l'œuvre sur soi et, à l'instar de ces structures réversibles ou ambidextres que sont l'anneau de Möbius ou les nœuds borroméens, réalise une manière d'oscillation entre son dedans et son dehors. Don Quichotte (1605-1614 ?) de Cervantès, Le Docteur Pascal (1893) de Zola, Paludes (1895) de Gide, Projet pour une révolution à New York (1970) de Robbe-Grillet, Triptyque (1973) de Claude Simon, Si par une nuit d'hiver (1979) de Calvino ou, plus simplement, Les Enfants du limon (1938) de Queneau, où un personnage remet les résultats de ses investigations à un jeune écrivain nommé Queneau, qui les intégrera à un roman : Les Enfants du limon, sont autant de variantes littéraires de ce processus.

Portrait des époux Arnolfini, J. Van Eyck

Photographie : Portrait des époux Arnolfini, J. Van Eyck

Jan Van Eyck (1390 env.-1441), Portrait des époux Arnolfini, huile sur bois, 1434. National Gallery, Londres. 

Crédits : Bridgeman Images

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Affiche de La Vache qui rit, B. Rabier

Photographie : Affiche de La Vache qui rit, B. Rabier

L'affiche de Benjamin Rabier qui vente le produit fromager La Vache qui rit à partir de1923 est inspirée par une vache hilare conçue par l'artiste pour figurer sur les camions de ravitaillement pendant la Première Guerre mondiale. 

Crédits : Benjamin Rabier

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Si l'attrait – voire la fascination et le vertige – éprouvé pour l'une ou l'autre de ces modalités réflexives répond comme de bien entendu à un imaginaire d'époque, on devine que l'option en faveur de tel ou tel type est également dictée par les effets qu'on en attend à chaque fois : selon qu'il s'agit pour la littérature de faire triompher l'illusion et la métamorphose (le baroque), de se dépasser indéfiniment elle-même par élévation à la puissance (le romantisme allemand), de se couper de toute attache extérieure pour s'affirmer poésie pure (Mallarmé) ou de se démarquer d'une conception réaliste ou engagée de l'activité littéraire pour réfléchir (sur) les propriétés et l'impact d'une écriture (le Nouveau Roman), certains types ou réflexions conviennent mieux que d'autres. Sans compter que les virtualités signifiantes du procédé apparaissent assez riches et labiles pour que celui-ci puisse être mobilisé tantôt pour enrichir par surimpression le sens d'une œuvre (L'Âne d'or d'Apulée), tantôt pour le brouiller à force de jeux de miroirs et de dédoublements spécieux (La Jalousie, 1957, d'Alain Robbe-Grillet), tantôt, au contraire, pour lui ôter toute ambiguïté en dotant le récit d'un organe de lisibilité (les romans de Zola).

À cet égard, on peut se demander si, en tant que facteur destiné à assurer la transparence du texte, la mise en abyme n'œuvre pas à fins contraires, ne serait-ce que par l'atteinte qu'elle porte à la mimèsis. Comme le « tableau dans le tableau » chez Magritte retourne le trompe-l'œil contre lui-même, dénonce l'illusion picturale et trahit « l'idéologie de la fenêtre » qui domine la peinture occidentale depuis la Renaissance pour la remplacer par l'idée paradoxale d'une croisée ouvrant sur l'intérieur (L'Éloge de la dialectique), la mise en abyme n'a-t-elle pas pour effet de brouiller tout effet « réaliste », de provoquer des ratés dans la représentation et, ce faisant, de saper l'illusion référentielle du lecteur de manière que celui-ci épouse un point de vue critique, la question portant sur le monde comprenant désormais celle qui porte sur la réception, la production du spectacle et le spectacle lui-même ?

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Portrait des époux Arnolfini, J. Van Eyck

Portrait des époux Arnolfini, J. Van Eyck
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Affiche de La Vache qui rit, B. Rabier

Affiche de La Vache qui rit, B. Rabier
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Écrit par :

  • : professeur ordinaire (littérature française moderne et théorie littéraire), faculté des lettres, université de Genève

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Pour citer l’article

Lucien DÄLLENBACH, « MISE EN ABYME », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 28 novembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/mise-en-abyme/