MÉTROLOGIE HISTORIQUE

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Métrologie, fraudes et privilèges

L'extrême diversité des mesures qui coexistaient dans une même châtellenie, voire sur un même domaine seigneurial, s'accompagnait de la stabilité de ces mêmes mesures, immobilisées par la force d'inertie idéologique qui, dans la société féodale, privilégiait l'ancestral, l'immuable, l'invariant. La seule vraie, juste et bonne mesure était la mesure « ancestrale ». Toutes les autres, apparues ensuite, étaient de « mauvaises mesures ». Ce principe d'inertie, avertit W. Kula, se heurtait pourtant à deux forces opposées, à deux facteurs de variabilité : d'une part, l'accroissement de la productivité du travail humain ou animal, d'autre part, l'alourdissement de la rente en nature prélevée sur les paysans. Les mesures dont on a vu combien elles étaient dépendantes de la technologie et de la productivité du travail changeaient avec les mutations technologiques. Aborder la métrologie consiste donc pour l'historien à pénétrer au cœur de cette dialectique du permanent et du variable, de la constance et de la mutation.

La prolifération des pouvoirs à l'époque féodale et la pyramide des droits divers qui se sont alors substitués au droit unique, exclusif, romain entraînent pour tous les bénéficiaires du nouvel état de choses le droit d'établir leurs propres mesures. Dès lors coexistèrent fréquemment la mesure pour la dîme, la plus proche de l'antique mesure, plus conforme au conservatisme ecclésial, toujours soucieux de s'appuyer sur l'autorité des Pères et des Écritures, la mesure du marché, davantage alignée sur celles du voisinage afin de faciliter l'échange marchand, enfin la mesure qui servait au prélèvement de la rente seigneuriale. Mais chacune de ces mesures s'entendait sous l'un des quatre termes : rase, sur bord, demi-comble ou comble. Le mode de remplissage introduisait un élément de grande variabilité, pouvant aller du simple au double avec les mesures de grand diamètre et de faible hauteur. Dans ces conditions, les détenteurs du pouvoir, les seigneurs, auraient aimé utiliser plusieurs types de mesure, une au village pour percevoir la rente foncière et une autre en ville pour vendre le produit de la rente. À défaut de changer les mesures, ils espéraient toujours vendre à mesure rase ce qu'ils avaient acquis à mesure comble : les mesures des marchandises vendues par les puissants étaient toujours déterminées comme mesures maxima, celles des articles qu'ils se procuraient comme mesures minima.

Dans le mesurage, le récipient jouait un rôle important, mais moins que la manière de le remplir, et ce mode de remplissage qui constituait le mesurage exerçait à son tour une profonde influence sur le dessin et le profil de la mesure. Si ces mesures rondes avaient été emplies avec un liquide jusqu'à ras bord, acheteur et vendeur auraient pu constater de leurs propres yeux la loyauté de la transaction. Pour les grains et toutes les marchandises sèches, il fallait accorder la plus grande attention à la propreté intérieure de la mesure, à ce qu'on ne la présentât pas inclinée, au geste technique du mesureur qui dépose avec précaution sa pelletée sur le bord ou la lance avec force de toute sa hauteur ou à la fâcheuse manie de battre le bord de la mesure avec sa pelle. Tous ces gestes contribuent à tasser le produit mesuré, chacun le sait, puisque chacun est alternativement vendeur (donner le moins possible) et acheteur (recevoir le plus), chacun épie son partenaire. La surveillance est cependant d'autant plus difficile que l'usage tolère, outre ces gestes, plusieurs manières de remplir la mesure, rase (raclée avec la radoire) ou comble, le produit formant un cône par-dessus les bords jusqu'à ce qu'il tombe au-dehors. Mais il y avait encore deux autres manières, demi-comble ou « grain sur bord » à un doigt, à deux doigts (de hauteur par-dessus le bord). Bien entendu, l'usage du comble incitait son bénéficiaire à présenter à son interlocuteur une mesure fort basse, plus large que haute.

Ces pratiques s'enracinaient dans les rapports économiques et sociaux. Les meuniers passaient pour savants dans l'art de faire rendre à la mesure plus qu'elle ne devait. Ils aimaient recevoir le grain des paysans lorsque les meules tournaient et imprimaient leurs trépidations au plancher sur lequel étaient posées les mesures à grain. Mais ils étaient rémunérés en nature, avec la « boulange », le produit de la mouture, dont la densité [...]

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Écrit par :

  • : professeur émérite des universités de Venise et Lille, directeur de recherche émérite (C.N.R.S. Paris)

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Pour citer l’article

Jean Claude HOCQUET, « MÉTROLOGIE HISTORIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 20 septembre 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/metrologie-historique/