LES FOURBERIES DE SCAPIN (mise en scène J.-L. Benoit)

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« Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe, /Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope. » (Boileau, Art poétique). On a souvent tort de s'en remettre aveuglément à Boileau en matière de comédie. Son jugement sur Les Fourberies a une fois pour toutes installé Scapin dans la catégorie des pièces mineures. Or bien des comédiens et des metteurs en scène du xxe siècle, Jacques Copeau, Jean-Louis Barrault, Jean-Paul Roussillon et plus récemment Daniel Auteuil, se sont battus contre l'image simpliste d'un valet sans profondeur, propre à illustrer le pendant français de la commedia dell'arte. La mise en scène de Jean-Louis Benoit, jouée avec grand succès à la Comédie-Française durant l'hiver 1997-1998, se situe dans cette lignée. Il n'y est aucunement question de nier que Scapin et son sac prennent leur source dans les jeux des zanni italiens, de Brighella à Arlequin, ou des farceurs français du Pont-Neuf, comme le fameux Tabarin. Car Scapin doit être joué tout en force, avec feu, vie, muscle et vivacité, ainsi que l'affirmait Claudel. Et si cela réjouit, tant mieux ! D'autant que le héros mauvais garçon, brigand intelligent à la fois bouffon et sombre, interprété par Philippe Torreton, est d'abord celui qui, véritablement, se met au centre d'une intrigue qu'il détourne à son profit. Ce que cette mise en scène montre avec efficacité, c'est non seulement l'humour et le jeu, mais encore l'agilité de Molière à faire le tour, en trois actes, de l'essentiel de sa problématique théâtrale, sans rien abandonner de ses convictions et de ses critiques idéologiques. En d'autres termes, Scapin est un farceur franco-italien qui devient peu à peu une terrible machine de guerre libertine tout entière dressée, par les moyens mêmes du théâtre, contre les vérités établies, l'hypocrisie et l'imposture.

À première vue, Molière se veut classique, voire schématique, en utilisant pour la mise en place de son intrigue les grands standards de la comédie farcesque venus du théâtre latin (en reprenant le Phormion de Térence) et italien. Comme s'il était plus savoureux de se jouer des formes canoniques du théâtre pour montrer avec plus de tranchant ce que le théâtre doit être : une machine à poser des questions sensibles, un artifice apparemment moral qui joue avec elles comme les chats jouent avec les souris. Tout cela, Jean-Louis Benoit le rend clairement en faisant ressortir ce que le texte doit à cette structure explicitement consentie : Géronte, l'un des deux vieillards, ne peut se séparer même un instant de ses valises et de ses sacs qui entravent ses mouvements et contiennent une bonne partie de sa fortune ; les jeunes gens (Léandre, Octave), habillés en petits marquis, sont à la fois craintifs et entêtés ; l'exposé obligé des vicissitudes matrimoniales, comme de la reconnaissance finale, donne lieu à un traitement parodique afin que le spectateur partage l'ironie de l'auteur, du metteur en scène et des acteurs.

Et Scapin intervient. C'est pour lui que vient le spectateur, et pour la scène du sac, principalement. Jean-Louis Benoit, comme averti de ce que le spectateur piaffe, interrompt la pièce à l'entracte en faisant tomber des cintres le fameux sac et le bâton du théâtre, ce « brigadier » avec lequel on frappe les trois coups et qui servira à cogner durement Géronte. En reprenant la pièce, il installe le clou du spectacle en scène de théâtre avec rideaux et proscenium, avec ostentation : Scapin est à l'honneur et Philippe Torreton passe ainsi son grand oral avec brio. Le valet est tour à tour l'Acteur majuscule, le metteur en scène, le chef de troupe, l'auteur, tout cela au service du théâtre et du divertissement.

Seulement voilà que quelque chose de plus se met entre les spectateurs et la farce simpliste, quelque chose de plus sombre et de plus inquiétant que Molière, Jean-Louis Benoit et Philippe Torreton ont lentement mis au jour, depuis la première scène du port et de l'orage, depuis qu'on a vu que Scapin n'est pas seulement un valet, mais une sorte de repris de justice, d'intermédiaire dangereux, de person [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre à l'université de Paris-X-Nanterre

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Christian BIET, « LES FOURBERIES DE SCAPIN (mise en scène J.-L. Benoit) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 04 mai 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/les-fourberies-de-scapin/