MATTÉI JEAN-FRANÇOIS (1941-2014)

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Avec la disparition de Jean-François Mattéi le 24 mars 2014, la philosophie française a perdu un maître, un penseur engagé et un amoureux des arts populaires. Cinéma, bande dessinée, comédie musicale et jazz furent en effet ses passions de moins en moins secrètes. Né à Oran le 9 mars 1941, agrégé de philosophie en 1967, professeur à l’université de Nice-Sophia Antipolis de 1980 à 2007, il vécut à Marseille l’essentiel de son existence à partir de 1962. Indubitablement attaché à l’espace méditerranéen, issu d’une famille française d’Algérie, a su incarner cette pensée de Midi si bien caractérisée par Albert Camus, auquel il consacra plusieurs essais.

Jean-François Mattéi, qui fut en son temps le plus jeune professeur de philosophie de l’université française, était d’abord un spécialiste de Platon, sujet de sa thèse d’État sous la direction de Pierre Aubenque, L’Étranger et le Simulacre (1983). L’ouvrage, consacré à la fondation de l’ontologie platonicienne, contenait en son sein les linéaments d’une pensée orientée verticalement et reprenant sans cesse, à partir du modèle du Quadriparti heideggerien, l’éternelle alliance du Ciel et de la Terre, des Hommes et des Dieux. Inspirée par Heidegger mais aussi par Nietzsche, cette remarquable reprise de l’héritage platonicien allait déjà à contre-courant de la pensée contemporaine. Cet essai étonna jusqu’à Gilles Deleuze qui évoque dans une lettre à Clément Rosset, autre ami et collègue de Mattéi, « l’étrange livre » qu’il vient de recevoir. À partir de là, Jean-François Mattéi continua d’affirmer sa croyance en L’Ordre du monde (1989). Penseur résolument grec dans sa quête d’une harmonie entre le rationnel et le sensible, il affichait dans ces pages une confiance rafraîchissante dans le cosmos, à savoir le monde et l’ordre du monde, le monde en tant qu’il est beau parce qu’il est ordonné.

À la fois homme d’ordre et héritier des Lumières, Jean-François Mattéi fut aussi un encyclopédiste ouvert à l’ensemble des savoirs humains, comme l’atteste la qualité des deux volumes (tomes III et IV) de l’Encyclopédie philosophique universelle (1992 et 1998) dont il assura la direction. Si l’impeccable spécialiste publia de nombreux livres sur ses sujets de prédilection (Platon et le miroir du mythe, 1996 ; Heidegger et Hölderlin. Le Quadriparti, 2001, sans compter les volumes de la collection Que sais-je ? consacrés à Platon et à Pythagore), le penseur engagé rencontra le succès avec La Barbarie intérieure. Essai sur l’immonde moderne (1999), ouvrage qui connut, mutatis mutandis, le même retentissement que L’Âme désœuvrée d’Allan Bloom en son temps. Le livre fit débat : Jean-François Mattéi ne critiquait pas « la » barbarie, ce qui n’a pas grand sens, et ne se sentait pas pour autant envahi par des hordes menaçantes. Il situait avant tout conceptuellement, en philosophe, la barbarie à l’intérieur d’un sujet au pouvoir désormais exorbitant autant qu’exorbité, et qui ne pouvait plus reconnaître aucune forme de transcendance, métaphysique ou religieuse, y compris dans l’éducation, l’art et la culture. Lecteur de Goethe et de Nietzsche, Mattéi assimilait la barbarie à la méconnaissance de l’excellence : le barbare ne sait pas ce qui est bon ; il peut être riche et se croire éduqué, il ne le saura jamais, tout enflé de sa suffisance. À la fin de son livre, Jean-François Mattéi évoque le jazz, la comédie musicale et le cinéma, des passions de toute une vie : excellent pianiste de jazz, il était aussi un cinéphile averti qui consacra de très beaux textes à Stanley Cavell, au musical et à Vertigo d’Alfred Hitchcock. Humaniste et moderne, il étendait son goût très sûr à des pans entiers de la culture populaire tout en conservant, en bon platonicien, son aspiration vers la part divine de l’homme qui pourrait d’évidence transparaître dans les formes les plus apparemment ordinaires. Si les « suites » de La Barbarie intérieure (Le Regard vide, 2007 ; Le Procès de l’Europe, 2011 ; L’Homme indigné, 2012) ont conforté l’image d’un penseur très impliqué dans les affaires du monde, et en cela fidèle à la figure d’Albert Camus [...]

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Écrit par :

  • : professeur d'études cinématographiques et d'esthétique à l'université de Paris-Est-Marne-la-Vallée

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Pour citer l’article

Marc CERISUELO, « MATTÉI JEAN-FRANÇOIS - (1941-2014) », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 02 février 2023. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/jean-francois-mattei/