MILITAIRE INDUSTRIE

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Si on peut sans peine repérer les prémices de l'industrie militaire avec les débuts des manufactures de l'époque moderne, au xvie siècle, c'est surtout à l'ère industrielle, au xixe siècle, qu'elle prend une réelle ampleur au sein même des grandes puissances occidentales. Les impératifs de défense, portés par les notions de préservation des institutions et du territoire national, combinés aux intérêts économiques et aux ambitions géostratégiques, ont déterminé sa consolidation. Ces industries reflètent donc, pour une grande part, les conceptions de défense des États, au regard de la situation internationale et des orientations données en matière de politique étrangère. Ainsi, un gouvernement, inscrit dans une logique de guerre expansionniste, puis totale, comme l'Allemagne du IIIe Reich, a-t-il misé sur le dynamisme extrême d'une industrie militaire surdimensionnée, le plus souvent d'ailleurs aux dépens d'autres secteurs économiques. Qu'elle soit légitimée par certains économistes comme Keynes pour son rôle dans la relance et l'accroissement de la consommation, ou blâmée par d'autres, notamment dans les années 1970 et 1980, par son absorption de fonds qui pourraient être consacrés aux secteurs de la santé ou de l'éducation, l'industrie militaire est une pièce maîtresse sur le plan de la stricte nécessité d'une politique de défense pour l'État.

Il s'agira donc, ici, de relater le développement du concept d'industrie militaire et, par ce biais, de faire apparaître ses liens intrinsèques avec les logiques de défense et de prévention, de dissuasion et de coercition. Le secteur de l'industrie militaire témoigne d'une perpétuelle mutation, au gré des évolutions technologiques. Tributaire des budgets alloués aux politiques de défense de chaque État, il revêt une dimension économique et financière certaine en raison des liens avérés qu'il entretient avec les pouvoirs en place. On comprend ainsi les connexions qui peuvent être établies entre pouvoir politique et lobbies de l'industrie de l'armement.

Le reflet d'un potentiel de puissance

L'intégration dans le concept de défense

L'idée même d'un potentiel de puissance militaire n'est pas récente. Elle est omniprésente depuis plusieurs siècles, à des degrés divers. Les États, au fur et à mesure qu'ils forgent et ancrent leur influence, doivent nécessairement disposer d'une industrie militaire ; une industrie qui s'est peu à peu élaborée avec la « manufacturisation » du travail puis la production de pièces standardisées. Des mutations conceptuelles qui ont ensuite bénéficié d'une division du travail propice à un accroissement conséquent de la productivité. Au xxe siècle, l'industrie militaire s'est largement complexifiée avec l'adoption d'un large panel de systèmes d'armes, des plus conventionnelles aux plus sophistiquées, englobant notamment le nucléaire, les secteurs chimiques et bactériologiques.

Toute la période de la guerre froide est illustrée par des processus de militarisation extensifs autant qu'intensifs, qui ont alimenté une course aux armements effrénée. Il fallut attendre les étapes d'un certain dégel entre l'U.R.S.S. et les États-Unis pour que des accords soient adoptés (négociations et accords S.A.L.T. (Strategic Arms Limitation Talks ; 1969-1972), S.A.L.T. II (juin 1979) – bien que jamais entré en vigueur –, S.T.A.R.T. (Strategic Arms Reduction Treaty ; signé en 1991 et ratifié en 1993).

Avec la fin de l'ère soviétique, l'idée que la paix semblait à nouveau de mise gagna les capitales occidentales. Les politiques de défense optèrent alors pour des baisses budgétaires et un ralentissement – certes relatif – de la production d'armes. Le début des années 1990 a vu en effet les dépenses mondiales en politiques de défense et d'armement passer au-dessous de la barre des 1 000 milliards de dollars. Pour autant, il serait illusoire de croire que le nombre de crises et conflits, même de portée limitée – conflits de faible ou basse intensité –, se sont faits moins fréquents. Depuis 1945, on dénombre près de 200 conflits intra-étatiques, dont plus de la moitié ont éclaté depuis 1989. Ce qui permet de dresser une moyenne de deux à trois nouveaux conflits chaque année entre 1945 et 1989, contre une moyenne annuelle de sept depuis 1989.

Le début du xxie siècle est dominé par la logique d'hyperpuissance américaine. Les relations internationales sont encore déterminées principalement par les puissances occidentales, avec désormais comme première préoccupation la lutte contre le terrorisme. Ces puissances, et les États-Unis en particulier, ont donc élaboré des politiques de sécurité intérieure nécessitant à la fois des effectifs mais aussi des facteurs technologiques permettant une meilleure sécurisation de leur territoire, avec l'idée sous-jacente – véritable obsession aux États-Unis depuis le 11 septembre 2001 – de garantir la « sanctuarisation » du territoire national. Qu'elle soit intégrée dans un maillage industriel privé, public ou mixte, l'industrie de défense dépend inévitablement du budget qui lui est alloué par les pouvoirs publics, en fonction des orientations annuelles validées par le pouvoir législatif.

Une nouvelle phase s'est donc ouverte pour l'industrie militaire, dans un contexte de lutte contre un terrorisme polymorphe, à l'instar des organisations terroristes islamistes, se réclamant ou non de la nébuleuse Al-Qaida. Les moyens militaires ou paramilitaires s'inscrivent dans une typologie présentant quatre ensembles, outre les moyens conventionnels : les moyens de nature nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (N.R.B.C.). Certes, leur maîtrise n'est pas à la portée de tous les États. Mais l'acquisition des techniques et la maîtrise des précautions d'emploi de telles armes restent l'objectif de nombre de pays dits émergents.

Le poids du complexe militaro-industriel

Le terme « complexe » a été proposé pour traduire, et parfois dénoncer, les multiples passerelles et correspondances établies entre certains postes de hauts responsables militaires et ceux occupés dans les grandes firmes de production d'armes. Mais le concept de complexe militaro-industriel repose aussi sur les véritables synergies qui existent entre acteurs publics et privés, laboratoires civils et militaires, pôles de réflexion et de recherche stratégique, et entreprises de production et de vente. Aux États-Unis, outre les entreprises les plus liées au Department of Defense (DoD) – Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, General Dynamics, Raytheon, BAE Systems, United Technologies Corporation, L-3 Communications, Computer Sciences Corporation –, on pense évidemment à d'autres sociétés focalisées sur l'aéronautique et l'e [...]

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  • : docteur en histoire, enseignant en histoire et géographie, en géopolitique et défense intérieure

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Pour citer l’article

Pascal LE PAUTREMAT, « MILITAIRE INDUSTRIE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 01 décembre 2021. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/industrie-militaire/