HISTOIRE ATLANTIQUE

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Rejet des hiérarchies entre civilisations

Comment définir le rôle des Européens dans la construction du monde atlantique ? Cette question, plus complexe qu'il n'y paraît, traverse tous les travaux atlanticistes. Il s'agit à la fois de penser la place fondamentale qu'occupent les populations d'origine européenne dans la formation des réseaux d'échange atlantique et de récuser l'européocentrisme. Les Européens ont ouvert de nouvelles routes maritimes, exploré et conquis d'immenses territoires qu'ils se sont appropriés, déporté douze millions d'Africains vers les îles de l'Atlantique et le Nouveau Monde. Mais ils ne furent pas les seuls acteurs de l'histoire, comme l'historiographie traditionnelle tend à l'accréditer. L'histoire atlantique cherche donc à écrire cette histoire sans adopter le point de vue européen, que ce soit pour le louer ou le critiquer. Elle rappelle aussi que la construction du monde atlantique a compté avec l'action, souvent décisive, des Africains et des Amérindiens. Parfois inspirées par les courants des postcolonial ou des subaltern studies, beaucoup d'études insistent sur l'apport des Noirs et des Indiens dans la construction du monde atlantique, pas seulement en termes de main-d'œuvre réductible à des tableaux statistiques, mais en tant qu'agents actifs, conscients et relativement autonomes de cette histoire. Ainsi, la révolution haïtienne, qui fut la seule révolte d'esclaves et de mulâtres débouchant sur la formation d'un État souverain qui abolit l'esclavage et la domination coloniale, constitue l'un des axes majeurs de l'histoire atlantique. Les atlanticistes n'oublient toutefois pas que les relations de pouvoir étaient largement dominées par les souverainetés européennes.

Révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue, XVIIIe siècle

Photographie : Révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue, XVIIIe siècle

La révolte des esclaves noirs de la colonie française de Saint-Domingue, en 1791, menée par Toussaint Louverture, conduira à la fondation de la nation haïtienne et à l'abolition de l'esclavage. 

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La tension entre, d'une part, la volonté de souligner les capacités d'action des non-Européens, et, d'autre part, la nécessité de rappeler les cadres de la domination impériale, a stimulé les études de cas limites où certains Africains ou Amérindiens parviennent à se libérer de leur situation de subordination. Les deux princes du Calabar, étudiés par Randy J. Sparks (Les Deux Princes du Calabar. Une odyssée transatlantique à la fin du XVIIIe siècle, 2007) en sont un exemple. Ces trafiquants africains d'esclaves furent capturés en 1767 sur la côte du Nigeria et réduits en esclavage en Angleterre, avant de se convertir au méthodisme, gagner leur liberté et retourner en Afrique pour renouer avec leurs anciennes activités.

L'Atlantic history travaille ainsi l'un des impensés de l'histoire traditionnelle de l'expansion européenne. Celle-ci, en s'intéressant à la seule activité des Européens, a réduit les populations autochtones ou de couleur à une toile de fond qui ne rend pas justice à leur capacité d'action (agency), laissant dans l'ombre les formes d'articulations et de négociations complexes qui se sont développées entre Européens et non-Européens au-delà du binôme simplificateur domination-résistance.

Mais l'histoire atlantique s'attache également à la construction des hiérarchies qui accompagnèrent le processus d'expansion impériale, montrant comment celles-ci se fondèrent sur la dimension de la couleur et des statuts racialisés. L'espace atlantique fut l'un des théâtres fondamentaux de la construction historique de la « race », en tant que marqueur d'une infériorité juridique puis civilisationnelle. L'expérience de l'esclavage des Africains et du statut subordonné des populations amérindiennes fut transcrite et pensée dans la sphère publique, pour aboutir à la justification d'un racisme pseudo-scientifique élaboré du xviiie à la fin du xixe siècle (Jorge Cañizares-Esguerra).

Ces études sur la construction historique de la race comme facteur de discrimination sociale et culturelle critiquent l'histoire européocentrée, dont les grandes découvertes et l'expansion européenne forment des jalons considérés comme triomphants. Certains historiens, comme Richard White, pour les Amérindiens des Grands Lacs, ou Katherine Mancke pour l'Afrique de l'Ouest, décrivent les échanges et les confrontations qui ont eu lieu entre les empires européens et les souverainetés non européennes en les mettant sur le même plan : les peuples autochtones de l'Afrique et de l'Amérique n'étaient pas de simples « tribus ».

Parallèlement, l'histoire atlantique s'e [...]

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Traite des Noirs

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Révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue, XVIIIe siècle

Révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue, XVIIIe siècle
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  • : maître de conférences en histoire contemporaine à l'université de Nantes

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Pour citer l’article

Clément THIBAUD, « HISTOIRE ATLANTIQUE », Encyclopædia Universalis [en ligne], consulté le 13 août 2022. URL : https://www.universalis.fr/encyclopedie/histoire-atlantique/